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LES MUSICIENS JAPONAIS DANSENT LA RUMBA CONGOLAISE ET CHANTENT EN LINGALA (PART(2/3).flv

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1.Sur le parallélisme asymétrique. Ce film musical (1) interpelle les Africains. Il nous donne l'occasion de parler d'une méthode de raisonnement découverte par Léopold Sédar Senghor : le parallélisme asymétrique. Cette méthode vient de l'asymétrie syndicale ou prédicative ou de l'opposition des prédicats « être nègre », « être hellène ». On ne cherche pas la vérité de chaque proposition majeure composant la proposition senghorienne «L'émotion est nègre comme la raison hellène »; On cherche la vérité de cette dernière en soupçonnant sa contreproposition in absentia : « La raison n'est pas nègre, comme l'émotion n'est pas hellène ». 

L'orchestre japonais Yoka Choc joue, chante et danse la rumba congolaise. Des questions se posent.

2.Sur la créativité. Yoka choc peut-il maîtriser toute la créativité dans la rumba congolaise au point de surpasser des musiciens indigènes comme Zaïko Langa Langa, Papa Wemba, Les Bantu de la capitale dont la rumba constitue la matrice culturelle ?

Une première réponse nous est fournie par le linguiste et anthropologue américain Benjamin Lee Whorf : « Le fait que les Savants chinois ou turcs actuels décrivent le monde dans les mêmes termes que les Savants occidentaux signifie simplement qu'ils ont adopté et repris à leur compte tout le système occidental de rationalisation, et non qu'ils aient confirmé la validité de ce système sans quitter leur propre poste d'observation » (2). 

3.Sur la notion de reproduction. On peut reproduire une culture sans en être le géniteur. Tous les peuples au monde peuvent accéder à une telle combinatoire galoisienne. Les musiciens japonais chantent en Lingala, exécutent les chorégraphies de la rumba : ils reproduisent ni plus ni moins sans valeur ajoutée culturelle les rudiments de la rumba tombés dans le domaine public. Ils ont cependant appris à jouer, chanter et danser la rumba congolaise dans une institution habilitée quelconque au Congo. Tous les Congolais ne savent point jouer danser chanter la rumba congolaise. Toute la culture congolaise ne se limite pas à la rumba congolaise. De pieux Congolais n'apprécient pas la rumba congolaise. Cependant les musiciens japonais de Yoka Choc se sont formés à Matonge, un quartier populaire de Kinshasa en République Démocratique Congolaise ou à Poto Poto un quartier de Brazzaville en République du Congo, lieux d'élection de la rumba congolaise.

4.Sur l'intégration. Ces musiciens se sont certainement produits à Matonge un quartier de Kinshasa en République Démocratique du Congo. Ils ont sans nul doute joué au Bar Bakayaou de OUENZE un quartier de Brazzaville. Ont-ils réussi à s'intégrer dans les quartiers populaires de Kinshasa ou de Brazzaville et être adoptés par les Congolais Kinois et brazzavillois ?  

5.Sur la mondialisation.Sur le rendez-vous du donner et du recevoir cher à Senghor. Pourquoi des Japonais s'exercent à la musique congolaise, et non pas des Français, des Belges, des Flamands, des Portugais ; Eux pourtant d'anciens colonisateurs connaissent mieux la Rumba congolaise que les Asiatiques.

6.Sur l'aliénation. Les musiciens de Yoka Choc n'ont pas pour autant abandonné leur culture japonaise d'origine au point de se considérer à part entière comme des Congolais ? Assimilation n'est pas acculturation. En assimilant, ils font du spectacle au sens de l'écrivain français Guy Debord, auteur de La société du spectacle. Grâce ou à cause de cette musique, ils ne peuvent pas effacer ni oublier des millénaires d'histoire culturelle asiatique.  D'après le raisonnement par le parallélisme asymétrique, nous touchons du doigt le fondement du sous-développement de l'Afrique. Il n' y a pas eu transition entre la culture de tradition africaine ayant survécu aux modes de production esclavagiste et colonialiste et la culture contemporaine dans laquelle ont été éduqués les intellectuels africains de la période pré et post indépendance, L'intellectuel africain demeure un étranger face à la culture possédée par ses propres parents. C'est le principe d'aliénation. La dépossession d'un individu de son socle culturel afin qu'il demeure étranger dans son propre terroir. Il n'est apte qu'à la reproduction des modèles pensés par les autres. Ils sont donc aliénés. En conséquence, son esprit de créativité est inhibé, moisi, robotisé, formaté calaminé pour la consommation des biens et services produits par les autres.  Pour qu'il accède à sa majorité il faut dérouiller son génie créateur. Cela passe par la maîtrise de sa langue maternelle ou nationale, la ré appropriation de son histoire et de la culture endogène de son peuple duquel il est issu.

Dans son essai, Contribution à l'histoire ancienne des Pygmées, l'exemple des Aka (3), l'écrivain centrafricain Victor Bissengue relate une conversation en langue Sango avec Mathurin Bokombé, un Pygmée séjournant à Paris avec sa communauté, autour de la pratique des danses observées dans deux communautés pygmées, Bangombe et Babenzele :

Böon ! na mbâgë tî âsitoayëen nî äpë ? ! Töngana dôdô alêngbi na mbênî mbâ tî mo äpe, ayeke "réussir" äpe. Mo mä ? Böon, ayeke "habitude" tî sô âla manda nî na ködörö tî âla, bon! angbâ gï da. Mo mä tënë nî awe ? Böon! ködörö tî mbâ tî mo, mo pêe tîtene mo hînga dôdô nî äpe. Mo mä tënë nî awe? Böon kôme fadësô ë yeke lâsô ûse : 
Bangombe ayeke da,Babenzele ayeke da. 
Böon, parsekê Bangombe ayeke "camerounais", bon! Babenzele ayeke "centrafricain". Mo mä tënë nî ?

Bon ! Voilà ce qui se passe du côté des citoyens. Si la danse qui se mène ne convient pas à ton voisin, il ne pourra pas la réussir. Vois- tu ? Bon ! C'est une question d'habitude : quand on l'a apprise dans son pays, on continue à la pratiquer. As- tu compris ? Tu ne peux pas prétendre connaître la danse que mène le citoyen d'un autre pays. As- tu compris ? Bon ! D'autant plus que nous formons deux entités distinctes : il y a le Bangombe d'une part et le Babenzele d'autre part. Bon ! Le Bangombe est camerounais et le Babenzele est centrafricain. Vois-tu ce que je veux dire ?

Böon ! "Deuxième question" : töngana dôdô tî mbâ tî mo, mo pêe tîtene mo yôro terê tî mo na yâ nî äpe parsekê mo hînga yâ tî dôdô nî ôko äpe. Töngana âBangombe ahë dôdô, ë pêe tîtene ë gue tî ë tî lï na yâ nî äpe; ë yeke mä tî ë na mê, ë yeke bâa tî ë na lê. Böon! töngana ë, ë sâla dôdô tî ë, Bangombe agä tî bâa na lê, agä tî mä na mê. Böon, lo yeke 
sâra tënë nî na âmbâ tî lo kâ. Tî tene "tel" sôtöngasô, ayeke na ködörö sô, mo pêe tî dö nî äpe ? !

 töngana atene zengi, parsekê zengi, dôdô nî na ë gï ôko, lo yeke dö gï lêgë ôko kôme ayeke dö na Bangombe, kôme ayeke dö na ë â Centrafricain. Mo mä tënë nî awe ? Dôdô tî ë sô alêngbi terê gï ôko, gï töngana zengi. "C'est ça la question".

Bon ! Deuxième question : tu ne peux pas t'intégrer dans une danse qui est propre à un citoyen étranger, parce que tu en ignores les subtilités. Quand les Bangombe font une danse, nous ne pouvons pas y prendre part; on se contentera de l'écouter et de la voir se dérouler. Bon ! si c'est nous qui menons la danse, le Bangombe viendra voir et écouter ; bon ! il en parlera à ses congénères. Si on te raconte qu'il existe telle danse dans tel pays, tu ne pourras donc pas prétendre savoir évoluer sur le rythme !

S'il s'agit du "zéngi",parce que c'est la même chose de part et d'autre, on dansera de la même façon chez les Bangombe que chez les Centrafricains. As- tu compris ? La seule danse de chez nous semblable à la leur est le zengi. C'est ça la question (C'est la réponse à la question posée)."

Les Ngombe (Bangombe) sont de nationalité camerounaise. Les Benzele (Babenzele) sont centrafricains. Selon Mathurin Bokombe, lui-même mubenzele, les Ngombe camerounais ne peuvent prétendre à la maîtrise totale de la danse pratiquée par les Benzele centrafricains. Ce serait une imposture. Et vice versa. Par contre, il existe une danse commune aux deux communautés, le Zengi, la danse universelle. Autrement relaté, les Ngombe demeureront d'éternels apprentis à la danse des Benzele du fait que Bokombe Mathurin postule implicitement un axiome de séparation entre la danse des Ngombe et celle des Benzele : "Böon ! kôme fadëso ë yeke lâsô ûse : [...] Babenzele ayeke "centrafricain", Bangombe ayeke "camerounais" ; [Ala yeke ndende] (4). Le concept sango, ûse (deux, double), déterminant numéral, illustre la séparation, la différence. Le synonyme de ûse en sango est ndende : "Bangombe na Babenzele ayeke ndê ndê" (les Benzele et les Ngombe sont différents). Si un apprenti Ngombe s'adonne à la pratique de la danse benzele, il demeurera un éternel apprenant. Et vice versa. Nous tombons dans une division dichotomique. A chaque génération, un sujet Mungombe est étudiant d'un enseignant Mubenzele. Le descendant d'un Mungombe, Muana Mungombe, sera à son tour apprenti du descendant d'un Muana Munzebele et ainsi de suite jusqu'à l'infini , si la relativité des connaissances instituées dans l'apprentissage des deux danses n'est pas observée par la communauté Ngombe victime de réclusion, ou de l'exclusion à l'infini.

7. Epilogue. Pour comprendre le sous-développement de l'Afrique, nous avons imaginé l'élite africaine comme ces musiciens japonais de Yoka Choc ayant trouvé leur pierre philosophale : la rumba congolaise. On a observé l'évolution de ces musiciens japonais à la fois dans l'espace japonais et dans l'espace congolais. Ce regard condescendant porté par des Congolais vis-à-vis de Yoka Choc.  Tout spectateur congolais a le sourire aux lèvres en voyant ces musiciens se débrouiller avec la rumba congolaise. Si c'est pour en faire un fonds de commerce, du spectacle, ça passe, c'est tolérable. Pourquoi ? Parce que les Japonais n'atteindront pas le summum de la perfection dans l'art de la rumba congolaise enracinée dans les folklores kongo, kuba, yanzi, luba et que sais-je encore. Vous imaginez s'il veulent développer le Japon en imposant aux Japonais la rumba congolaise. Les musiciens de Yoka Choc ne vont pas chercher à convertir tous les Japonais à la culture de la rumba congolaise. Ce serait de la dictature. D'après le raisonnement par le parallélisme asymétrique, c'est exactement ce qui se passe dans le cas de l'élite africaine. Elle est minoritaire, formée en Occident. Elle cherche à imposer et convertir toutes les populations africaines à la culture occidentale en gommant d'un seul trait les cultures négrafricaines. Mais comme elle est convaincue d'être meilleure grâce à des préjugés savamment distillés pendant sa période sabbatique occidentale, l'élite africaine minoritaire s'est emparée par la raison du plus fort les commandes du continent africain. Depuis cinquante ans que cela dure et ça ne marche pas.  Le regard des Congolais vis - à - vis des musiciens japonais, rit bien qui rira le dernier, c'est le même regard que porte l'Européen vis-à-vis de l'élite africaine. Cette méthode d'argumentation appelée le parallélisme asymétrique a été découverte  par Senghor. Elle n'est pas à confondre avec le raisonnement par l'absurde. Quand les Africains eux-mêmes s'exerceront à une autodérision, ce sera le décollage de l'Afrique vers des horizons meilleurs.

8.Bibliographie

1. Source du film vidéo. Nerrati Press.
2. Mboka Kiese et Mawawa Mawa Kiese, Hommage à Cheikh Anta Diop, Paris, édition PAARI, 2004, p. 127.
3. Victor Bissengue, Contribution à l'histoire ancienne des Pygmées, l'exemple des Aka, Paris, L'Harmattan, 2004, p. 138-139.
4.  Nous rajoutons, Cf., Luc Bouquiaux et Marcel Diki Dikiri, Dictionnaire Sango Français, Paris, Selaf, 1978, p. 242.

 

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