RengaineSynoptique. Rengaine, un film français de Rachid Djaïdani. Deux êtres humains s'aiment. Il s'agit de Sabrina Hamida et de Stéphane Soo Mongo dit Dorcy. Leur amour pose problème ! Pourquoi ? Parce que la femme est une rebeue, d'origine algérienne et l'homme un Renoi. Une rebeue est une femme arabe de troisième génération née et vivant en France.  Les Arabes d'origine maghrébine, Tunisie, Algérie, Maroc ont immigré en France soit pour des raisons économiques, soit pour des raisons  politiques, soit pour des raisons de guerre. Enrôlés dans l'armée française, ils ont contribué aux côtés des Français et des Tirailleurs "sénégalais" à la chute du sinistre régime nazi pendant la seconde guerre mondiale. Les enfants de seconde génération nés  en France de parents arabes ont été appelés des Beurs.  Ce mot verlan provient de la déformation du mot arabe. Beurette est un nom féminin. Les enfants arabes de troisième génération nés de parents beurs sont appelés rebeus ; inversion du mot beur. Quant à Dorcy, c'est un Renoi, c'est - à -dire, un Noir. Il est de confession chrétienne. Slimane Dazi (sur la photo, crédit Rachid Djaïdani), le grand-frère de Sabrina, ne veut pas de cet amour entre un Nègre et sa soeur. Slimane alerte tout le monde, même son frère flic, pour qu'on lui fasse la peau, ce Négro de Dorcy, avant la date fatidique du mariage ! Rachid Djaïdani nous présente une scène où on achève Dorcy à la chaise électrique. En fait il s'agit d'un simple casting où Dorcy s'exerce au métier de comédien. C'est la deuxième face du film : comment devenir comédien noir en France ? Un danseur de rap présente par deux fois une chorégraphie à Dorcy sur une terrain libre. Dorcy est sceptique. Ce rappeur semble lui souffler : "mon frère, on peut s'organiser, on peut s'en sortir, voilà ce que je sais faire, de la chorégraphie pure, inédite..." Dorcy n'est pas convaincu de cette prestation. Il pense sa réussite en tant que comédien dépendre de l'avis des autres...Qui sont ces autres ?

Sabrina consciente de la situation kafkaënne de sa relation avec sa famille ne veut pas se plier à ses frères et leur  parler de son amour et de son futur mariage.  Elle redoute d' essuyer un échec. En réalité Slimane, le grand-frère souffre d'une sorte de schizophrénie. Il donne à ses frères l'image de gardien des traditions arabo-musulmanes. Et pourtant, il aime une femme juive, dont il n'ose pas présenter à sa famille. Il ne fréquente plus depuis trente ans son grand-frère homosexuel. Si le film de Rachid Djaïdani se limitait  simplement à  une histoire de la sexualité des Français de la diversité, ce serait ennuyeux. On découvre dans le film, la vocation de Dorcy. Il veut devenir comédien ; et la scène où on le voit jouer du piano avec sa dulcinée Sabrina montre que cet amour est une rencontre d'artistes  de coeur. Ce n'est pas un mariage d'intérêt que les amoureux veulent sceller. C'est un grand amour. La maman de Dorcy, une négresse, elle non plus, pourtant chrétienne, ne veut pas de ce mariage entre un Noir et une Arabe. Par contre elle encourage son fils à foncer et à réussir dans son métier de comédien.  Voilà le tableau cahotique de la société française du 21 e siècle que nous dresse Rachid Djaïdani. Pour un premier coup d'essai, c'est un coup de maître. Des chorégraphies de rap, des scènes de boxe, des cabarets musicaux distillant une musique croustillante, des dialogues caustiques entre Rebeus et Renois à vous couper le souffle. Des dialogues francs de comédiens chévronnés. On rigole en regardant ce film. Et c'est bon pour la santé. 

Analyse thématique. Plusieurs thèmes ont été soulevés dans ce film. La question de l'individualisme contre la famille élargie. La question des religions doit elle interférée dans le mariage ? Mariage religieux et mariage civil. L'émancipation économique et sociale des comédiens de la diversité en France. Les relations sociales entre Renois et Rebeus en France.  

La question de l'individualisme contre la famille élargie. On a l'impression que le progrès en Occident rime avec le développement de l'individualisme. Comme si l'être humain n'est plus un animal sociable. La solidarité de la famille élargie semble être le lot du sous-développement. Cette impression plane dans le film. Défense de la posture de Slimane. Nous défendons la vision anthropologique du mariage de Slimane. Sabrina n'est pas née d'un tronc d'arbre, Dorcy non plus. Ils appartiennent tous les deux respectivement à de grandes familles baignées dans des cultures pluri millénaires. Le séjour d'un tronc d'arbre dans une rivière ne le transforme pas en crocodile, dit l'adage. Le séjour en Europe des populations immigrées ne peut pas rayer d'un seul trait leurs origines culturelles. Comme si l'Europe s'est bâtie sur des modèles artificiels. L'Europe est baignée dans une mosaïque de cultures. L'intégration européenne signifie l'assimilation des cultures des populations immigrées. Le modèle de la famille nucléaire, papa, maman, enfants travaille contre l'épanouissement culturel et spirituel de l'individu. Elle prône l'individualisme et la société de consommation de masse. Au delà des individus, le mariage est une rencontre entre deux familles. Je vous renvoie à mon article portant sur "Les sources coutumières du mariage chez les Kongo" dont voici un extrait : "

Que cela soit en ville où à la campagne, les jeunes gens se rencontrent dans des lieux précis : école, marché, fêtes à domicile, fêtes publiques, cérémonies religieuses, rencontre amicale, rencontres culturelles, sportives, vernissages, veillées, cinéma, etc. Un garçon tombe amoureux d’une jeune fille, la drague : “Meno ni ku zololo ya busi” (Je t’aime, ma soeur), attaque le jeune garçon sans arrogance (masika), mais avec respect ; “za ba ya nkasi” (Moi aussi je t’aime, mon frère), répond la jeune-fille, sans insolence (nzanga ou lego). La relation amoureuse est un acte de paix, une alliance fraternelle et non une quérulence perpétuelle, encore moins une fourberie. La relation amoureuse dans le modèle de la tradition kongo n’est pas une lutte de genres, ni un rapport de forces entre l’homme et la femme. La future épouse est une soeur (busi), le futur mari est un frère (nkasi). L’amour n’est pas un service marchand. Pour consolider ses chances le garçon cherchera à connaître d’abord le lieu et les conditions d’habitation de la jeune-fille. Puis il lui fixera un rendez-vous dans un lieu plus discret où ils se prélasseront à deux. Si après quelques rencontres il semble toujours attiré par la fille, il en parle à son entourage, sa famille ou ses amis et si la jeune fille ne s’y oppose pas selon la réflexion des Bisi gombe-matadi : “Nsesi zolele mfinda, mfinda zolele nsesi” (L’antilope nsesi aime les forêts et les forêts le lui rendent bien).

Il cherche à rassembler plus d’informations sur la jeune-fille. Est-elle mariée (Wakuelu), fiancée (Wakangu), A-t-elle des enfants ? Car “Nkalu a zaala ka isiwanga dyaka malafu ko (On ne met pas de vin dans une cruche pleine)” ; Est-elle de bonne famille en bonne santé : “Ovo k’uyuvulanga mpuku ko, ntama didi nnungi (Qui ne s’enquiers pas sur le rat comestible, mangera bientôt une souris puante). Que fait-elle dans la vie ? La fille aidée de sa famille mène de son côté des enquêtes. Les deux amoureux s’informeront impérativement sur leurs généalogies respectives car le mariage endoclanique est interdit “Luvila go lufwuanane, kabakuelana ko)." (Revue Kongo Kultur, vol. 1, n° 1-2, janv-juin 2009, éditions Paari, France)

L'émancipation économique et sociale des comédiens de la diversité en France. Les comédiens Renois et Rebeus sont expérimentés. Ce film Rengaine leur appartient. Ils jouent dans la franchise comme se déroule la vie dans les quartiers. Les dialogues sont éloquents. A partir d'une telle expérience riche, il faut qu'autour de Rachid Djaïdani, voir même Djamel s'organise un syndicat des comédiens issus de la diversité pour la défense et la promotion du métier de la comédie dans leur conception à eux. Comment vivre de son métier de comédien, payer ses impôts, élever sa famille, construire un toit et reproduire le modèle d'une génération à une autre. Quand Dorcy revendique son métier de comédien, ces amis Renois er Rebeus sont sceptiques, car il faut briser le plafond de verre pour devenir comédien de la diversité en France. Qu'est devenu Isaac de Bankole ? Il n'y a pas de Melvin van Peebles, ni de Denzel Washington, ni de Spike Lee, ni de Willy Smith, ni de Gregory Hines, ni d'Eddy Murphy en France. A moins que Dorcy émigre et aille s'installer à Hollywood aux Etats-Unis d'Amérique, comme l'a fait son aîné le Béninois Djimon Hounsou. Ce dernier traînait dans les rues de Paris, attendant des rôles subalternes pour de petits castings. Je le rencontrai souvent au Centre Georges Pompidou entouré de frères. Puis un jour, il a plié bagages et s'est rendu aux Etats-Unis pour vivre de son métier de comédien. Dans Le Diamant de Sang (2006), un film américain, Djimon Hounsou joue aux côtés de Léonardo Di Capro. A son retour, à Cannes en France, le comédien s'exprime dans la langue de Charles Dickens et sera reconnu  comme comédien à part entière ! Ceci dit, les Noirs américains se sont battus pendant deux siècles pour placer un Président noir, Barack Obama à la tête des Etats - Unis.  Ils ont bâti des universités, des entreprises pour former leur propre  élite. Ce n'est pas du communautarisme. Et ce mot est basé sur un minimalisme épistémologique relévé par le principe d'aliénation  de Nianzi Gaulard selon lequel "Ngumbi ba teka mu nkutu"(Vendre une perdrix dans un sachet) ; pour cela il faut dissuader des adolescents de ne pas s'inspirer de leurs origines familiales pour réussir dans la vie. C'est les aliéner  quand on les contraint de vivre, de se développer, de sentir, d'aimer contre leur propre culture, contre leur langue, contre leurs origines. C'est les rendre étrangers à eux-mêmes. On en fait de simples spectateurs, de simples consommateurs de la vie décidée par d'autres acteurs. Tout espèce animale nait d'une famille et grandit dans une communauté culturelle. Il ne peut donner le meilleur de lui-même que s'il est soutenu dans son adolescence par sa famille, par sa communauté. Une élite doit d'abord créer les conditions de sa propre reproduction pour pouvoir accéder à une émancipation économique et sociale. Quand chacun cherche à réussir individuellement d'après les critères hétérogènes fixés par d'autres acteurs, c'est un coup d'épée dans l'eau. Il n' y aura pas de reproduction d'une élite. Si vous découvrez un nouveau théorème en mathématiques, ou une nouvelle formule chimique pour guérir le VIH, ces découvertes appartiennent à l'humanité tout entière. Mais les chances pour appartenir à ces découvreurs exceptionnels sont puisées dans sa famille, dans sa propre communauté. Les découvreurs ne naissent pas du néant. Ils appartiennent à des communautés.  Les Sud-Africains se sont battus pendant plus d'un siècle pour hisser Nelson Mandela à la tête de l'Afrique du Sud. Le 21 e siècle annonce le siècle du triomphe de la diversité ! 

Fiche artistique et technique
Rachid Djaïdani
Rachid Djaïdani, Karim El Dib, Julien Boeuf, Elamine Oumara
Rachid Djaïdani, Nicolas Becker, Margaux testemale, Julien Perez
Rachid Djaïdani, Svetlana Vaynblat, Julien Boeuf, Karim El Dib, Linda Attab
Sabrina Hamida, Karim Hamida
Slimane Dazi, Stéphane Soo Mongo, Sabrina Hamida