S'il fallait redonner un titre à l'ouvrage encyclopédique de Cheikh Anta Diop  " Civilisation ou Barbarie " nous prônerions celui-ci : Pensée historique et pensée de l'histoire. Il y a histoire et Histoire. L'histoire est souvent mémoire. Il suffit d'une pensée historique pour actualiser l'histoire. La pensée historique est une pensée actuelle, car elle est pensée du rythme, c'est-à-dire de la conscience historique. Mais il faut aussi qu'une pensée de l'Histoire où l'Histoire est projet (bond en avant - utopie). La pensée de l'Histoire est une pensée potentielle. On appelle pensée de l'Histoire, toute pensée qui est histoire-pensant toutes les histoires sans que par cette pensée toutes les histoires pensées ne puissent épuiser l'Histoire. Dans ces conditions, la liberté paraît comme un moment de l'Histoire où l'homme s'affranchit de tout déterminisme historique. On dénombre l'histoire de la famine en Somalie, l'histoire de la démocratie congolaise, l'histoire du désert de Ténéré, l'histoire de l'histoire de l'Histoire, etc. En voici deux exemples : la pensée de Hegel est une pensée de l'Histoire, dans ce sens où elle marque aux dires marxiens la fin de la philosophie classique allemande. La pensée de Brouwer est une pensée de l'Histoire quand ce mathématicien hollandais hominise l'histoire de l'humanité à travers les représentations mathématiques . La pensée antadiopienne est non seulement une pensée historique - c'est-à-dire une pensée de la conscience historique (" s'intéresser au passé de l'Afrique et entretenir une conscience historique, c'est y puiser des forces pour les investir dans le présent afin de mieux organiser notre avenir ") - mais elle est également une histoire de la pensée de l'Histoire - c'est-à-dire, une histoire de l'Histoire - ou tout simplement une pensée de l'Histoire. En opérant une tentative pour réconcilier l'eschatologie et la genèse négristique, la pensée historique antadiopienne va corroborer comme par enchantement avec cette sentence biblique : " les premiers seront les derniers". On comprend dès lors le désarroi d'une certaine élite africaine défaitiste : Il y a eu déchéance des initiateurs, et on aimerait plutôt savoir pourquoi les premiers sont devenus les derniers " (Eloi Metogo). Une théorie de la régression historique qui aurait couronné son oeuvre traduit l'incomplétude de la pensée antadiopienne. D'où cette conjecture qui surgit comme un pavé jeté dans la mare des philosophes hantés par le projet d'une grande Histoire : toute pensée de l'histoire est une pensée historique, mais toute pensée historique n'est pas pensée de l'Histoire. Dans ce premier travail, nous exposerons les données exhaustives de la conjecture. Tout en admettant l'hypothèse de l'antériorité, nous montrons que l'idée d'une occupation étrangère comme solution proposée à la régression historique s'articule sur des causes extérieures. Elle est une preuve indirecte. Le Professeur Cheikh Anta Diop ne fournit pas les raisons constructives de la perte de la conscience historique. Dans un travail ultérieur, nous tenterons d'élargir la question de la régression sur d'autres peuples. Nous inaugurons une méthode plus globale basée sur une conception  " chaotique " de la nouvelle Histoire.

 COMMENT POSER LA QUESTION DE LA REGRESSION HISTORIQUE ?

  Dans un hommage qu'il rendit à Cheikh Anta Diop, le Sociologue et écrivain Sénégalais Jean-Pierre Ndiaye écrivit à juste titre : " Ses recherches novatrices ont incontestablement déclenché des forces et des énergies intellectuelles dans la jeunesse noire " Certes. Mais, aurait-il pu ajouter, l'échappée militaro-industrielle prise - non seulement par l'Homme Blanc - crée un malaise, une situation paradoxale qui martèle la conscience de la jeunesse africaine. Comment se fait-il que nous qui sommes les descendants d'Imhotep, ce nègre qui inventa bien avant Hippocrate la médecine, nous qui appartenons à la filiation de Sonchré, le maître de Pythagore, Chonoufrê, et nous qui, à Men-nefer (dont la forme grécisée est Memphis), avons initié Platon à l'amour de la science (on dit philosophie), comment se fait-il que nous qui avions inventé les mathématiques, l'astronomie, nous qui étions aux cîmes des pyramides en Egypte antique, soyons tombés si bas ?

  Pour le Béninois Houtondji Paulin, Professeur de philosophie à l'Université de Cotonou (Bénin), Cheikh Anta Diop n'a pas élaboré une théorie de la régression historique, qui aurait permis d'expliquer les causes de la déchéance de l'homme noir. L'incomplétude relevée par Houtondji fut ressentie d'abord par nous comme une kyrielle d'anathèmes infligés à Cheikh Anta Diop depuis la parution de " Nations Nègres et Culture " par ces Africains cosmopolites - universalisants, voire marxeux. Mais avec le recul du temps et toute la documentation recensée, la passion fit place à la raison. L'incomplétude selon Cheikh Anta Diop est la limite du langage à décrire toute la réalité, ou l'incapacité naturelle du langage à épuiser la pensée, ce qui revient au même.

  LES THESES REDUCTIONNISTES SUR LE SOUS-DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE

   Houtondji ne parle pas d'une simple théorie du sous-développement où l'Egypte pharaonique est réduite au mode de production asiatique ; ni d'une théorie à la Samir Amin dont la thèse centrale  " centre - périphérie " est une réactualisation de  " l'impérialisme stade suprême du capitalisme ", oeuvre léniniste et lénifiante. Dans cette thèse, la périphérie est minorisée. Au début de l'histoire, nous trouvons une société orientale antique féodale, puis ... esclavagiste, enfin...La formation du sous-développement, phénomène consubstanciel au capitalisme prend source dans l'accumulation primitive des capitaux de la révolution industrielle. Les hommes n'auront plus d'histoire à l'avènement du communisme scientifique mondial. L'éclatement de l'URSS ou du mur de Berlin, les guerres ethniques slaves, les lueurs des démocraties en Afrique, cela paraît comme un non-sens de l'Histoire ; ou bien comme le dit si bien Marx  " l'histoire évolue du mauvais côté ". Une telle approche qui s'inspire de la philosophie  " marxiste " de l'histoire, aurait dû déboucher sur l'émergence d'une nouvelle classe dominante en Egypte - laquelle classe aurait conservé les  " valeurs fondamentales de la civilisation " , les fameux invariants qui résistent aux catastrophes. Ainsi, plus près de nous, en Europe, les Latins du Portugal et de l'Espagne dominaient le monde au XVe, XVIe et XVIIe siècles - après leur effondrement, le relais de la civilisation indo-européenne fut pris par les Anglo-Saxons. Il n'en est rien du cas Egyptien. Tout le savoir conservé et accumulé par les doctes égyptiens s'évapora : " ... O Egypte, Egypte ! il ne restera de ta religion que des vagues récits que la postérité ne croira plus et des mots gravés sur la pierre et racontant la piété " (Hermès Trismégiste, traduction de L. Ménard, p.147)

  LA POSITION ANTADIOPIENNE A LA LUMIERE DE LA THEORIE DE LA CONNAISSANCE 

   Interviewé à propos de la régression, dans la revue Nomade en 1988, Cheikh Anta Diop esquisse la réponse suivante : " Si vous posez le problème de la régression, en vous demandant comment se fait-il que ceux-là mêmes qui sont à l'origine de la civilisation aient régressé, eh bien, cela vient du seul fait de la perte de la souveraineté nationale... . or, dès qu'une nation, ou un peuple, perd le contrôle de son système éducationnel, il commence à régresser. Quand vous n'êtes plus maître des conditions de transmission des connaissances acquises de ce qui est vital pour la nation, pour entretenir son âme, eh bien, cette nation cesse de progresser. Voilà pourquoi la colonisation est toujours cause de régression, et c'est bien ce qui est arrivé à l'Egypte. A partir de ce moment, on fabrique, au sein du peuple égyptien, des cadres pour exécuter les ordres, pour les subordonner à d'autres cadres supérieurs qui eux, prendront les décisions " .

 Nous ne saurons nous interdire une homéomorphie kantienne entre la position de Cheikh Anta Diop et celle d'un certain Laborit qui, dans son ouvrage  " l'homme imaginant " , part de l'hypothèse suivante : " Il est nécessaire de prendre conscience de ce que la source de la connaissance et non le travail est le seul facteur de l'évolution humaine " ; Laborit définit la connaissance comme la maîtrise des déterminismes socio-économiques. Cette maîtrise, étant entendue comme une " capacité d'action de l'apprenant sur le monde..." est donc basée sur l'apprentissage. Tout comme dans l'oeuvre de Jean Piaget  " l'histoire des apprentissages de l'individu est proche de l'histoire de l'accroissement des connaissances ", Laborit construit un  " modèle qui met en parallèle les mécanismes moteurs du développement personnel et les mécanismes moteurs du développement de la connaissance ". D' où l'universelle question-réponse que Kant pose à propos des Lumières ? La sortie de l'homme de sa minorité, dont il est lui-même responsable. Minorité, c'est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'autrui, minorité dont il est lui-même responsable puisque la cause réside non dans un défaut de l'entendement, mais dans un manque de décision et de courage de s'en servir sans la direction d'autrui. Sapere Aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières. Est libre l'homme majeur, l'homme responsable capable de se  " servir de son entendement sans la direction d'autrui ". La régression historique des Noirs est donc la perte de leur liberté. " Ce que nous appelons liberté, dit Laborit, c'est la possibilité de réaliser les actes qui nous gratifient, de réaliser notre projet, sans heurter le projet de l'autre " (Eloge de la fuite). La question Kantienne, répétons-le, reste d'actualité : Que puis-je savoir ? Mais que doit-on connaître ? Cette question ne reçoit pas la même réponse suivant qu'elle est posée à des individus appartenant à des pays différents dont l'un industrialisé et l'autre sous-développé. Les individus ne feront pas les mêmes choix du contenu de leurs connaissances . Car de quoi est composée la conscience historique ? Des évènements des faits historiques qui auraient marqué une communauté d'individus vivant dans un espace géographique donné. Mais tout cela ne suffit pas. Il faut des hommes, des penseurs dont l'existence quotidienne est régie par la compréhension du mouvement des peuples en marche. Il faut des individus appartenant à ce même peuple, qui investissent leur temps et représentent dans leurs consciences les contradictions émanant de la vie menée par ce peuple dont ils sont issus. Ils découvrent inéluctablement de nouvelles formes de vies possibles, de nouvelles esthétiques (au sens de Kant), de nouvelles espérances pour l'humanité. La conscience historique est composée d'angoisses pour des lendemains qui renferment de nouveaux objectifs. Les individus doivent diriger leur entendement vers ces nouveaux objectifs, qui ont été définis en fonction d'un passé dynamique. Les besoins des peuples peuvent aussi se prévaloir comme origines socio-politiques de la connaissance. Il faut que les préoccupations des hommes de science coïncident, si sophistiquée soit leur discipline, avec les intérêts vitaux des masses qui les ont élus pour représenter l'avant-garde scientifique. Les intellectuels africains doivent se sacrifier (Almicar Cabral). Les cultures des pays dits sous-développés, roues motrices du développement en général et de l'économie en particulier, mais préjugées stationnaires, ont été subordonnées aux cultures cumulatives des occidentaux. Le développement d'une société ne consiste pas à résoudre les angoisses ouvertes par les autres sociétés. Telle est succinctement la position de Cheikh Anta Diop. En raisonnant par l'absurde, la question subsidiaire suivante  " comment devient-on mineur ? " devient caduque. Pour dire que Cheikh Anta Diop démonte les mécanismes de la perte de souveraineté nationale par une preuve indirecte dite existentielle : la progression de l'individu se réalise dans une participation intersubjective à l'accroissement des connaissances liées à l'évolution de l'espèce humaine. Houtondji, en posant l'universalité comme hypothèse - ce qu'il fallait démontrer - à extraordinairement manqué le débat sur l'éclosion d'une philosophie de l'histoire africaine.

  LES POSITIONS DEFAITISTES     

  Lors d'une conférence faite à Paris (1986) pour présenter son livre  " Théologie africaine et ethnophilosophie " , le camerounais Eloi Metogo resta moins circonspect que ne l'exigeait sa trajectoire de théologisant. Il étonna l'auguste assistance en renchérissant les arabesques suivantes : " La thèse de l'antériorité  des civilisations africaines ne change rien à la situation actuelle des Noirs... La connaissance de notre créativité passée ne sert à rien si elle ne nous permet pas de reprendre l'initiative historique ici et maintenant ". Cette position, pour minimaliste qu'elle soit, semble plutôt inviter les Noirs à prouver leur antériorité par une accession empirique à la majorité, une sorte  " d'inscription de l'Afrique à la modernité " dira l'autre. Le congolais Mubabinge Bilolo est l'auteur, entre autres, d'un essai de métaphysique égyptienne intitulé  " Les cosmo-théologies philosophiques de l'Egypte antique, Problématique - Prémisses herméneutiques - Problèmes majeurs " . Cet ouvrage, qui fait autorité dans les milieux antadiopisants, questionne les rapports entre le non-être et le savoir ; il soulève la question des sources du savoir égyptien et des théories de la connaissance dans l'Egypte antique. Dans un récent article, Mubabinge rapporte que selon le Professeur Straube, ancien Directeur de l'Institut d'Ethnologie et d'Africanistique à Munich, la question de l'origine nègre de la civilisation égyptienne est un  " projet stérile qui ne ménerait nulle part ". Une telle réponse est source elle-même d'une idéologie primaire voire vulgaire. On ne saurait effacer d'un seul coup d'éponge l'oeuvre titanesque de Cheikh Anta Diop qui désormais enrichit le patrimoine de l'humanité. Une telle réponse provoque souvent chez le chercheur africain une attitude justificatrice, dénotant un complexe de soumission. Au sens lacanien, la parole dite ou l'argument avancé engendre une fermeture topologique dans laquelle le sujet se justifiant se trouve circonscrit. Pour s'en libérer, il doit se convaincre d'abord de l'ouverture des questions ontologiques. Comme nul philosophe ne détient le monopole de la formulation des questions ontologiques, alors nul n'est assujetti à donner des réponses qui risqueraient de compromettre la nomination même de philosophe au sujet qui prétend penser.