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TIKEN JAH FAKOLY-- Y en a marre

 

Nous vous présentons quatre chansons révolutionnaires reggae du panafricaniste Ticken Jah Fakoly. Coup de Gueule, Mon pays va mal,  Y'en a marre et Quitte le pouvoir. Les Jamaïcains Peter Tosh, Burning Spear et surtout Bob Marley ont influencé l'Ivoirien Alpha Blondy. Mais les paroles des chants anglophones jamaïcains ne furent pas accessibles à la jeunesse africaine francophone à cause de la barrière linguistique. Alpha Blondy est donc un pionnier en adaptant le reggae jamaïcain anglophone à la francophonie, aux réalités politiques africaines. Il s'agit d'informer en même temps de former la jeunesse africaine au réalisme politique à travers l'art de la chanson et au rythme reggae, aux antipodes de la rumba congolaise. Dans cette dernière la réalité est masquée, non sublimée, mais raturée afin que la conscience du peuple ne soit pas éveillée. Il faut plutôt l'étouffer, l'aliéner. La thématique de la chanson dans la rumba congolaise est confinée aux rapports sexuels entre l'homme et la femme. Comment dominer la sexualité de l'autre ? Ainsi Rochereau Tabu Ley dans sa chanson "Eswi yo wapi" en duo avec Mbilia Bel résume l'idéologie de la domination masculine :

"Mobali mosala ko nini  (Le rôle de tout homme sur terre)

Zambe asala Adam na kati ya mokili (N'est-ce pas celui confié à Adam par Dieu)

Asalisa Eva (Pour servir Eve)

Bandimi mobali na mboka na biso (Chez nous les mérites d'un homme

sont mieux reconnus)

na capacité na ye ya kolatisa (Par sa capacité à mieux habiller sa compagne).

 

La messe est entonnée. La création de l'union conjugale à travers la famille patriarcale est liée au transfert de la propriété des moyens de production au mâle dominant. Cette transmission s'effectue lors de la cérémonie du mariage. La réalisation de la femme d'après cette cérémonie passe par sa soumission à l'homme. Rochereau Tabu Ley, plus incisif dans ces vers tirés de "Leki ya Mongali", dissuade  les jeunes à ne pas tenter l'aventure du mariage :

Olei te, otondi te, (si tu as faim, si tu n'es pas rassasié)
Komeka ko bala te (Ne t'aventure pas à te marier)
Kobokola moto (Entretenir une femme)
Ezali mama ya likambo (C'est l'origine du monde).
Mbisi ekendaka se epai mayi ekotiola (Le poisson nage dans le sens d'une rivière)
Mwasi alandaka se ndako ya mosolo (La femme est attirée par un foyer riche).

L'homme actif détient la richesse, la propriété, exhibe les signes extérieurs de richesse. La femme passive incarne la pauvreté, la sexualité, l'érotisme. "La propriété contrôle la sexualité" (Claude Mac Kay, Banjo). De crainte d'un renversement des rapports d'autorité au sein de son propre foyer conjugal, l'homme tendra à se rapprocher des groupes dominant la sphère politique habilités à allouer, à transférer les valeurs autoritaires dans une société. David Easton définit la politique comme "l'allocation autoritaire de valeurs dans une société" (sic); Parmi ces valeurs, il cite, "l'influence, le pouvoir, le prestige, la richesse et la sécurité". 

Dans la rumba congolaise, l'artiste contemporain fuit la réalité en sollicitant la femme d'être à la fois potiche et bonniche de l'homme. La réalité ne bouge pas, elle stationnaire. L'affranchissement de la femme de la tutelle économique masculine marque une révolution prôpre au reggae et non à la rumba congolaise. Ticken Jay Fakoly dans Coup de gueule, Mon pays va mal, Y'en a marre, Quitte le pouvoir, a en quelque sorte approfondi la voie tracée par son compatriote ivoirien Alpha Blondy lorsque celui-ci dans son poème, Les Imbéciles, fustige le règne de la médiocrité :

 

Tout change, tout évolue

Seul les imbéciles,
ne changent pas.

[...]

J'insiste, je persiste,

et je signe

Les ennemis de l'Afrique

Ce sont les Africains.

[...]

Les imbéciles ont décidé

d'entrer dans l'histoire

à reculons.

Les peuples bâillonnés

écoutent la synfolie

des canons.

[...]

On a le diamant à ciel ouvert

On a l'or à ciel ouvert

Le bauxite à ciel ouvert

L'uranium à ciel ouvert

Mais les cerveaux se sont

Efuis à tombeau ouvert.

[...]

Alpha Blondy Productions, France, 1998.

le poème entier est constitué syntaxiquement de 68 vers répartis en quatorze paragraphes inégaux. Chaque paragraphe repose sur des rimes mêlées où les féminines redoublées

"Tout change, tout évolue
Seuls les imbéciles"

 

se succèdent aux masculines

 

"ne changent pas".

 

Les critiques littéraires seront plus tarissables. le point culminant du poème est atteint au septième vers où sémantiquement Alpha Blondy se moque des Intellectuels africains, leur forfaiture :

"Mais les cerveaux se sont
Enfuis à tombeau ouvert".