Il a fallu attendre plus de 50 ans ! Le premier roman congolais brazzavillois, Coeur d'Aryenne vient d'être édité par Présence Africaine.

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Le roman fut confiné depuis 1953 dans une revue de Présence Africaine. Il fallait se rendre dans des bibliothèques spécialisées pour lire le vrai Jean Malonga. Pourquoi Coeur d'Aryenne ? Dans l'idéologie naziste développée par Adolphe Hitler et ses adeptes, les "races" indo-européennes sont des  "races" nobles, c'est-à-dire en sanscrit, arya ; d'où a été tiré le syntagme adjectival Aryennes. Les Aryens, pour résumer les thèses racistes, se croient supérieurs aux Sémites, encore plus aux Nègres. Nous sommes en période coloniale. Dans les colonies françaises les préjugés racistes n'ont pas entièrement disparu malgré la victoire des Alliés sur l'Allemagne hitlérienne. Coeur d'Aryenne est donc une métaphore, pour désigner le colon de race Aryenne dont le coeur est fait de pierre, non pas de résine, cynique, autoritaire ; il maltraite ses employés. Le colon entretient les rapports maître esclaves au sens hégélien du terme avec les colonisés. La messe est prononcée. En kikongo, on peut traduire Coeur d'Aryenne, par Ntima ou mbundu wa badzamani. Dzamani veut dire Allemand. On peut aussi traduire Coeur d'Aryenne, par Ntima wa mbangala, Coeur autoritaire. Mbangala, c'est quand il fait trop chaud, c'est la canicule, l'extrême autorité. Le récit se déroule à Mossaka, au Centre Est du Congo-Brazzaville. "Mossaka" en langue likuba veut dire "sauce aux noix de palme". Le jeune congolais Mambeke, 12 bouts de bois de Dieu, sauve d'une noyade Solange, la jeune fille de Roch Morax et de Marie-Rose, une famille de colons blancs immigrée à Mossaka. Le père de Mambeke, Yoka travaille comme boy, disons cuisinier, dans la demeure familiale des Solange. Ce premier chapitre est intitulé le sauvetage. Jean Malonga débute par une clameur : "Muana mondele akueyi na mayi" (La fille blanche est tombée à l'eau) (Jean Malonga, op. cit., p. 9). Solange n'échappe pas seulement à la noyade, elle a manqué d'être dévorée par un saurien, parbleu un caïman. Roch Morax nourrit des rapports de servitude avec la famille Yoka. Le sauvetage de Solange par Mambeke paraît pour Roch Morax comme une dette indélébile. L'écrivain Jean Malonga nous rappelle la controverse de Valladolid. Les Indiens du 16e siècle avaient-ils une âme ? Voici comment Jean Claude Carrière résume en quatrième page de couverture cette polémique portant à la fois sur la découverte de l'Amérique et l'esclavage des Indiens : "En 1550, une question agite la chrétienté : qui sont les Indiens ? Une catégorie d'êtres inférieurs qu'il faut soumettre et convertir ? Ou des hommes libres et égaux ? Un légat envoyé par le pape doit en décider. Pour l'aider, deux religieux espagnols. Tout oppose Gines de Sépulvéda, fin lettré, rompu à l'art de la polémique, et Bartolomé de Las Casas, prêtre et homme de terrain ayant vécu de nombreuses années dans le Nouveau Monde. Le premier défend la guerre et son cortège d'atrocités au nom de Dieu. Le second lutte contre l'esclavage des Indiens. Un face à face dramatique dont l'écho retentit encore".En 1552 le dominicain Bartolomé Las Casas avait publié à Séville un pamphlet sur les excès du colonialisme, "La destruction des Indes". Pourquoi Mambeke a-t-il sauvé Solange, la fille de Roch Morax ? La question qui tracasse ce dernier est de savoir "Il y a donc un coeur, des sentiments humains dans un petit Nègre ?" (Jean Malonga, op. cit., p. 14). Plutard Montesqieu dans l'Esprit des Lois (1748) : "

On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir. […]".

Mambeke dans ce premier chapitre est traité à la fois de petit Nègre, de Négrillon par Roch Morax. Si de plus on lui accorde une âme humaine les règles coloniales sont inversées. Ce casse-tête empoisonne Roch Morax.