Notes de l'éditeur. Nous republions cet article du philosophe congolais brazzavillois Pierre Nzonzi.

La question de la démocratie est une question centrale que nous devons prendre au sérieux; car l'enjeu est si grave que ce qui se passe dans le monde et chez nous-même nous suggère de la regarder de plus près. Elle doit nous concerner parce qu'elle tient la vie que nous tentons de mener. Le sens de la vie incarne l'orientation des combats que doivent mener les hommes. Cette question doit nous concerner tous parce qu'elle ouvre, interroge ce que nous sommes, elle statue sur les fondements de notre vie.

Les hommes de notre temps souvent ferment les yeux et ne veulent pas voir ce qui se passe devant eux. Est-ce par commodité ou par absurdité de la vie qui pousse les hommes à ne voir que ce qui les préoccupent ? Leurs oreilles ne bourdonnent même pas pour entendre les échos venus des Anciens qui indiquent pourquoi ils se sont occupés à rechercher le meilleur gouvernement. Est-ce pour leurs propres fantaisies ou pour asseoir leur existence?

Les Anciens pensaient que le système politique propose l'homme qu'on veut être. Et la réalisation de la démocratie peut être considérée comme un effort des humanités qui ont oeuvré pour asseoir cet homme que nous sommes. Faire disparaître ce modèle de vie, c'est nous faire disparaître nous-mêmes.

Mais cette vie peut disparaître à tout moment si nous ne prenons garde de toutes ces transformations qui s'opèrent devant nous.

Deux penseurs allemands, exilés aux E.U. pour fuir le nazisme ont laissé quelques réflexions sur la dialectique qui lie l'homme et sa transformation radicale par le système politique qui le tient. Ils ont étudié l'un et l'autre la manière de procéder d'un système qui élimine le jugement clair de l'individu, de voir comment on asservit les hommes sans le moindre soupçon.

Ce genre de penseurs peuvent encore nous éclairer sur nos propres représentations et faire percevoir les contradictions de nos sociétés qui se transforment devant nous.

Ces penseurs qui ont observé la société moderne et laissé des analyses fondamentales sont : le premier, Herbert Marcuse (1882-1979). Le second: Hannah Arendt (1906-1975). Ces deux hommes ont compris que la léthargie de l'esprit peut être animée par le comportement du système politique.

Herbert Marcuse dans son ouvrage, L'homme unidimensionnel observe que la société industrielle a réussi là où toutes les dictatures de l'histoire ont échoué, pour endiguer toute opposition malgré les contradictions criantes de cette société dénoncées déjà par Karl Marx. Le prolétariat sur quoi Marx fondait ses espoirs pour rendre l'homme, historique, juste et libre s'est retrouvé lui-même comme complice de la bourgeoisie qu'il combattait en étouffant en lui sa capacité d'agir et de réagir. Désormais, puisqu'il n'y a plus d'action d'opposition, cette société est devenue, une société au repos, une société close. Elle est devenue fermée sur elle-même parce que consensuelle où règne une règle tacite de la non agression, c'est celle de la vie aisée.

L 'aisance technique est admise comme le moment le plus haut de la civilisation. Elle inscrit la paix entre deux classes, celle qui domine ( les bourgeois) et celle qui est dominée ( le prolétariat ou monde ouvrier). Cette manière douce de dominer l'autre en lui faisant croire qu'il a tout à gagner mais rien à perdre permet de pacifier les tensions parce que les bienfaits de la civilisation doivent être profitables pour tous. Ce que sans doute n'ont pas compris les pays de l'Est. Mais aux yeux de Marcuse, tout cela est suspect parce que c'est un abus de confiance.

Marcuse pense l'ouvrier comme quelqu'un, trompé dans son essence par ce qu'il convoite. En ce sens en devenant consommateur sans réaction de ce qui l'asservit, l'ouvrier est deux fois asservi. La première fois dans le contrat aliénant qu'il fait avec le bourgeois parce que ce qu'il produit ne lui appartient pas. La seconde fois en consommant le produit qu'on lui a spolié. Par ce second méfait il pacifie la relation avec son bourreau et la révolution ne peut plus compter sur lui.

Dans le même sens, la thèse d'Hannah Arendt poursuit cette quête de Marcuse et nous éclaire davantage. Le bourreau et la victime peuvent être dans le même bain.

Dans son ouvrage, Eichmann à Jérusalem, Hannah Arendt montre avec force comment le mal peut être banalisé.

Adolf Eichmann, bourreau nazi, reconnu coupable par le tribunal Israélien, n'apparaît pas aux yeux d'Hannah Anrendt comme un montre belliqueux haïssant les juifs qu'il tue. Il est décrit comme un homme limité, petit fonctionnaire, zélé. Le mal dans ce cas n'est plus le bras du bourreau, celui qui mène à la mort mais dans le système totalitaire qui produit ce mal en niant ses implications violentes. Aux yeux d'Hannah Arendt, c'est le système qu'il faut regarder de plus près. Le système comme manière d'être, de vivre, modèle de vie, bouleverse les représentations des hommes. Il assigne son mode d'être à celui qui y vit dedans. De telle sorte que celui qui y entre incarne la forme visée du système. Dès lors on ne sait plus si on se trompe ou pas, c'est le système qui nous guide. Nous sommes la forme du système. Ce que je fais, n'est ce pas ce que veut le pouvoir? Ici commence l'engrenage.

Le cas de l'ouvrier de Marcuse et celui d'Adolf Eichmann indiquent précisément que par l'ambiance du système, l'individu perd son jugement, son autocritique, son discernement. L'individu apparaît dès lors comme envoûté, menacé dans sa propre subjectivité. Il ne doute plus, donc n'est plus rien. Quelle valeur peut-on donner à un individu qui ne doute plus ou qui ne sait pas douter ? Jean Paul Sartre soutient qu'un homme qui n'a plus le pouvoir de dire « oui » ou « non » ne peut pas être considéré comme un humain. L'homme se donne son identité lorsqu'il est capable de se déterminer en se donnant des choix. C'est dans ces choix que réside le projet fondamental de son existence. N'est ce pas donc le doute qui fixe l'individu? En tout cas c'est ce que pensait Descartes. Le doute, sans vraiment le dire, dans son principe est le fondement de la démocratie.

Maintenant que reste t-il chez quelqu'un qui n'est plus capable de faire un choix?

Nos sociétés souffrent d'un manque du futur de l'action. On empêche les citoyens de voir clair en eux-mêmes. On tente d'établir un ordre moral, contrôlé par un oeil d'un demi-dieu qui observe en brandissant la menace. Nous rentrons dans une pensée unique où ne s'offre plus une autre voie.

On veut tout confondre. C'est là d'où vient cette fixation des valeurs du passé dont on vante les mérites uniquement pour étouffer le regard qui se projette en avant. Ce pessimisme ambiant laisse entrevoir un malaise social profond qui laisse penser qu'on ne croit plus aux valeurs de liberté et du perfectionnisme humain. L'idée de perfectibilité si cher à Rousseau semble même être écartée de nos sociétés. C'est soit Pangloss qu'on évoque soit son inverse : ces sociétés n'ont plus d'avenir. La notion de liberté s'effrite.

On voit comment on parle de la jeunesse, de l'école, de l'immigration, de la sécurité jusqu'à l'emprisonnement des aliénés, des enfants en bas-âges, douze ans. Le tout sécuritaire qu'évoque le film Le village, semble indiquer que la démocratie ne fonctionne plus comme un lieu d'une vie libre et inventive.

En fondant toute sa dynamique sur les médias, dont un maître observe tous les mouvements pour troubler les consciences ou brandissant dans une verve sophistiquée, qu'il y a plus de clivages réelles entre les partis politiques, toute différence de projet n'a plus lieu d'être. Ce qui excède ce n'est que la personnalité, dit-on. Les caractères des personnes en mouvement deviennent l'affirmation de la forme politique. Que reste t-il d'une démocratie et de l'alternance si déjà les gagnants sont désignés par avance dans ce jeu ? Le pluralisme garant de la bonne forme de la démocratie semble être écarté.

On croyait longtemps l'homme sorti de la caverne, il pense encore à y pénétrer. Et le pauvre Platon qui croyait que la vue de la lumière permettrait à l'homme d'être se trouve renversée. De même, ses efforts qui consistaient à nous montrer les dangers de la démocratie qui pouvait amener au pouvoir les Alcibiade (voir notes de l'éditeur) semblent désormais ruinés.

Platon a trop d'expérience. Il a vu évoluer tant de gens politisés dans Athènes. Il connaissait l'histoire de ses proches parents ( Charmide, Critias ), membre des Trente, l'oligarchie qui s'installa à Athènes après l'effondrement de la démocratie. Il connaissait les pérégrinations d'un Alcibiade. D'abord, élève de Socrate, puis sophiste, c'est-à-dire savant qui cherche le pouvoir pour assouvir ses propres intérêts.

Encore quelques difficultés pour une démocratie. On exige qu'un fonctionnaire devienne efficace et zélé. Toute disparation démocratique commence par un jeu. On fait un jeu. Par exemple, on place un garde chez les gens. Ce garde nous dit bonjour tous les jours. Sans savoir que cela est son travail. En fait, il fait des fiches. C'est ce pourquoi il est là. Il fixe les gens en mouvement. Il les répertorie et fait sa photo. C'est un début de quelque chose de terrible. Si quelqu'un est visible partout, il devient un Dieu.

A y regarder de plus près, on a le sentiment que les sociétés modernes sont devenues des oligarchies. Les lobbies économiques, religieux et ethniques cernent la face du monde. On n'est plus chez soi dans une démocratie.

L'ethnisation semble aussi un grand problème. Une démocratie ne peut survivre lorsqu'on profite d'elle pour régler les conflits parfois qui se passent hors de ses frontières.  Ces méthodes manquent de raison. En prenant la vie démocratique comme un jeu on détruit les principes qui la régissent et sans le savoir pour longtemps. On sombre dans des systèmes qui plongent l'homme dans un brouillard inédit. En ruinant la démocratie c'est l'homme qu'on anéantit.

On peut craindre qu'un jour arrive que les mots comme liberté, égalité, solidarité et fraternité ne soient plus que des mots simples d'un jeu sans contenu, sans épaisseur.

 

                                                                                                 Pierre Nzonzi

Notes de l'éditeur.
Alcibiade (450-404, av. J.C.). Général et homme politique athénien, pupille de Périclès et disciple de Socrate. Il entraîna les Athéniens dans la désastreuse expédition de Sicile (415 a.v.J.C.); puis impliqué dans l'affaire des Hermès, il fut rappelé, mais traitre à sa patrie, il servit Sparte contre elle, passa au service de la Perse, abandonna alors la cause des aristocrates qu'il servait en sous-main, se rallia aux démocrates et rentra à Athènes (407 a.v. J.C.). Disgracié par les Trente, il finit par être assassiné sur l'ordre de Pharnabaze, satrape perse, auprès de qui, il s'était réfugié.
Expression : "Couper la queue du chien d'Alcibiade", veut dire, attirer l'attention sur soi par quelque excentricité. Allusion à une extravagance d'Alcibiade qui, possédant un beau chien, qui lui avait coûté très cher et qui faisait l'admiration d'Athènes, lui coupa la queue dans le seul désir d'attirer l'attention publique. (sources, Dictionnaire encyclopédique Quillet, 1965, p. 107).