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"Quand le passé n'éclaire plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres" (Alexis de Tocqueville (1805-1859)

Un commentaire du film composé par M. Mangoné Seck, Professeur certifié enseignant le français et le latin

"Boo xamatul foo jëm, dèllul fa nga joge."( Si tu ne sais plus où te diriger, retourne sur tes pas)
Proverbe Wolof.

Le film de Cheikh Ndiaye, « L'Appel des Arènes », une oEuvre d'art sénégalaise (film projeté d'abord à la salle Médicis, rue champollion, puis à lmages d'Ailleurs, 21 rue de la Clef, Paris 5è")


« Un corps qui danse devient une oeuvre d'art »
Friedrich Nietzsche


Malgré tout, le Sénégal résiste à la tendance au marasme et à l'inertie qui gangrènent notre continent, dont on aimerait bien, en cette première décennie du xxle siècle, voir un immense sursaut qualitatif dans la marche du monde. Et,  d'évidence, ce n'est que par la créativité que pourrait surgir, à un moment ou à un autre, quelque espoir de survie et d'une vie meilleure... En attendant, force est de constater que le pays de la Teraanga refuse et résiste. !l refuse notamment l'inertie de l'esprit et le refoulement politique du progrès; beaucoup de Sénégalais ont, depuis longtemps, compris ce qu'il faut COmprendre : progresser, C'est créer; Créer, c'eSt progresser. Et l'on ne Crée qu'avec ce que l'on possède. Nos traditions culturelles, à cet égard, ne manquent pas de richesse ni de beauté. Elles sont sources et ressources d'imagination et de créativité... C'est ce dont a, très précisément, pris la plus haute conscience, notre compatriote Cheikh Ndiaye, en concevant et en réalisant l'un des plus beaux films qui, en ce début d'été maussade, illuminent et réchauffent les salles de cinéma de Paris. « L'Appel des Arènes », tel est le titre de ce qui est une très belle création cinématographique à partir du très célèbre récit littéraire d'un autre esprit créateur sénégalais, Aminata Sow Fall.

En plein quartier Latin, rue Champollion, sise non loin de la Sorbonne, en ce début de juin 2OO8, on peut se faire l'immense plaisir d'une récréation qui sustente à la fois l'imagination et la réflexion que suscite le film. ll est projeté à la salle Médicis, d'où la nostalgie du Sénégal peut transporter l'esprit sur les ailes de l'écran, des quais de la Seine aux plages ensoleillées de la presqu'île dakaroise. 
Mais ce film nous montre beaucoup plus et bien mieux au sujet du Sénégal et de ce que l'on dénomme, par une traduction approximative, " la lutte sénégalaise », compétition sportive traditionnelle connue dans toutes les ethnies du pays, et tout particulièrement prisée chez les wolofs où elle porte le nom de « làmb ». La passion que lui voue le jeune Nalla constitue le thème directeur du scénario, qui n'en laisse pas moins apparaître d'autres. En témoigner par mon regard et mon appréciation, tel est ici l'objet précis de mon propos. Je distingue ce que le film rappelle, c'est-à-dire le sens intégral du « làmb », de ce qu'il nous
montre, avant de commenter les effets produits sur le spectateur.


1. Ce que le film rappelle
Ce que l'on appelle la lutte sénégalaise se dit « làmb » en wolof. ll s'agit d'un spectacle où deux lutteurs s'affrontent (deux mbër, du verbe bëre, qui signifie lutter) selon des règles et des techniques précises codifiées depuis des siècles par les Wolofs. C'était, dans le Sénégal de jadis, à l'occasion des moissons et de la saison sèche, que l'on organisait les séances de lutte pour se détendre des travaux des champs, chez les wolofs, mais aussi dans toutes les autres ethnies du pays. M. Cheikh Ndiaye a choisi de s'intéresser au cas du làmb wolof. Ce  dernier n'était pas qu'un spectacle mettant en scène des sportifs chevronnés.  En effet, le làmb avait, traditionnellement, quatre dimensions harmonieusement intégrées : il s'agit bel et bien d'abord d'un sport, d'une manifestation publique d'athlètes prestigieux, exceptionneilement doués de qualités gymniques (stature, force physique, dynamisme). Ces dons naturels n'en exigent pas moins, pour être compétitifs, devoir se maintenir par un entraînement régulier, soutenu, prolongé toute l'année.  Mais cette dimension gymnique n'était pas isolable de toute une esthétique chorégraphique : le mbër devait s'entraîner aussi à maîtriser les règles d'une danse particulière accompagnée d'un rythme précis au son des tam-tams. En fait, cette lutte est aussi animée et soutenue par une danse. Le làmb est aussi une chorégraphie où sont mis en scène le mbër et ses acolytes. 

La troisième dimension, liée à la précédente, est poétique.  Le làmb est aussi le lieu d'un déploiement de l'imagination créatrice verbale du mbër, qui doit rivaliser en capacité de composition poétique. ll s'agit d'un genre de poème dénommé le bàkku, où le lutteur loue ses propres qualités, énumère ses victoires, qui doivent être à la fois nombreuses et éclatantes. ll peut déprécier son adversaire en manière de défi qu'il lui lance. Au reste, d'une telle prestation, très attentivement suivie et écoutée par les spectateurs,  l'humour, si le mbër est capable d'en faire montre, n'est pas nécessairement exclu, pour peu qu'il soit bien exprimé.

Le «bàkku" a ses propres règles de composition et de structuration rythmique et rhétorique. Ce qui fait de la compétition «làmb» une occasion privilégiée de concours en poésie, où le mbër se propose candidat pour le prix d'excellence de poésie gymnique. Cet
aspect du làmb avait tout particulièrement attiré l'attention du Poète Léopold Sédar Senghor, lorsque, à la Libération, il se mit à transcrire des «bàkku» pour en étudier la forme et l'esthétique dans le cadre de l'élaboration de sa théorie de l'art négro-africain (cf. Liberté 1, pages 159-172, in Langage et Poésie négro-africaine). 

 Mais le « bàkku» n'est pas la seule composante poétique du « làmb ». Comme le rappelle et le montre le film de Cheikh Ndiaye, les voix harmonieuses du chæur des femmes doivent faire entendre, avant l'affrontement des deux lutteurs et après la victoire de l'un d'eux, les chants alternés entre la « dëbbekat » (coryphée) et les << awukat » (voix qui entonnent le refrain). Ces chants nécessairement interprétés par des femmes consistent à encourager les lutteurs et à contribuer à créer ainsi l'ambiance poétiquement festive du làmb. Il s'agit, là encore, d'un genre bien codifié de composition que l'on appelle mbôoyoo, qui signifie littéralement : <quoi l'on se réchauffe».

 

Au début du spectacle, c'est-à-dire avant la lutte des deux mbër, les « bàkku » animent le làmb en alternance avec les « mbooyoo ». Ceci produit l'effet d'une sorte de mise en compétition des hommes et des femmes; en d'autres termes, l'on est en présence d'une rivalité dans la création de poèmes-chants (le « bàkku » est une sorte de rap, alors que le « mbooyoo est une ode psalmodiée) d'un côté par des hommes, les deux lutteurs, et de l'autre par le chæur des femmes. Dans le film de Cheikh Ndiaye, le chæur des femmes est guidé par la voix coryphée de l'une des plus célèbres chanteuses de << mbôoyoo » au Sénégal, qui s'appelle Khar Mbaye Madiaga. C'est elle qui dit, dans le mbôoyoo qui retentit tout au long du film, « làmb, bu ca goor nèkkul, jigéen a ko moom ! »», qui est une maxime mise en chant et rythmée par les tam-tams. Littéralement, cette phrase signifie : « Dans le spectacle de làmb, lorsque ne s'y trouvent pas des hommes, les femmes en prennent possession I » Cette traduction correspond biren aux deux formes très légèrement différentes du même chant: «« Làmb, bu ca goor nèkkut, jigéen a ko moom » ou (( làmb bu ca goor nèkkul jigéen a ko y moom».

L'on est en présence d'une phrase segmentée en wolof, qui commence par le thème, le substantif « làmb », terme repris par le pronom personnel à valeur anaphorique ({ ca )) (prononcé thia). Cette phrase est à interpréter comme un rappel subtil de la

signification du làmb : il est nécessaire que deux hommes s'affrontent, ce qui est une manière de dire qu'il faudra bien que la lutte finisse par avoir lieu, ou alors on n'entendra que nos chants, nous, les femmes. Làmb, bu ca gôor nèkkul, jigéen a ko moom ! » est aussi une manière non moins fine de rappeler la présence nécessaire mais insuffisante des « mbooyoo " dans le « làmb » : insuffisante, en tout cas, car rien ne peut remplacer le combat fina!, qui demeure l'enjeu majeur de la rencontre. En effet, les wolofs, qui aiment user de dictons à tout propos, disent gue « feek mbër daanuwul, Iàmb du tas » (tant qu'un champion n'est pas vaincu, le spectacle du làmb n'a pas pris fin). Autrement dit, il faut un vainqueur au làmb' Et c'est précisément cet enjeu majeur quijustifie le recours à des forces magico-mystiques. Ce qui nous amène à la quatrième et dernière dimension du làmb, que rappelle Cheikh Ndiaye tout au long du fitm : la dimension magico-mystique.

Notre excellent réalisateur a bien raison d'y insister, le « làmb » est bien loin d'être un simple spectacle, exclusivement ludique et distrayant : il s'agit aussi et surtout, d'un grand moment où l'on assiste à une présence solennetle, cetle de forces cachées qui s'affrontent en même temps que les deux champions. Ceux-ci ne luttent pas seuls; ils ne luttent pas seuls puisqu'ils n'existent pas indépendamment de leurs ancêtres et d'autres êtres invisibles qui participent de leur corps, de leur énergie et de leur vie. Les deux mbër ont donc des forces inséparablement visibles et invisibles, humaines et surhumaines.


(à suivre)