africain_iceberg_01

1. Introduction.

 

Nous présentons quelques impressions de lecture sur la traversée de l'amour dans l'espace russo-africain. Une lecture critique du roman de Zounga Bongolo, Un africain dans un iceberg (1). L'auteur décrit les idylles amoureuses des étudiants africains en U.R.S.S. sous un regard pessimiste car les préjugés raciaux sont manifestes.
Nous nous sommes demandés en exhumant Résurrection de Tolstoï, "Quelle est la définition du bonheur conjugal entre Russes ? " Et enfin à travers les films africains Amanie de l'Ivoirien Gnoan M'bala Roger, Muna Moto du Camerounais Dikongue Pipa, "Qu'est ce que l'amour entre Africains ? "

Abstract.
We present some impressions of reading on the crossing of the love in the Russian-African space. A reading criticizes of the novel of Zounga Bongolo,An African in an iceberg ( 1 ). The author describes the loving idylls of the African students in USSR under a pessimistic glance because the racial prejudices are obvious. We wondered by digging up the Resurrection of Tolstoï, " What is the definition of the marital happiness between Russians ? " And finally through the African films Amanie of the native of the Ivory Coast Gnoan M' bala Roger, Muna Moto of the Cameroonian Dikongue Pipa, " what is love between Africans ? "

 


2. Des Niègres au pays de POUCHKINE. La formation des étudiants congolais

en Union Soviétique.

Un Africain dans un iceberg est le dernier le roman de l'écrivain congolais
Zounga Bongolo. Quel rapport m'objecterez-vous entre la question de l'héritage
chez les Kongo et ce roman ? L'héritage est une métaphore, bien sûr. Quand une
jeune fille atteint l'âge légal de se marier, sa mère, ses parents pensent en
termes d'héritage. Quel beau-fils héritera de la main de notre fille ? Quel
gendre perpétuera notre sang ?
Dans le cas de Natacha, personnage principal du roman, l'héritier sera un Niègre,
un cousin des Pygmées,un Congolais issu des forêts vierges parlant la langue de
Pouchkine, Jan ! Gospadi, oh !Mon Dieu ! Natacha est devenue une femme à
Niègres. C'est ainsi que les Soviétiques désignent un Noir : un Niègre !
Cet hétéronyme est doublement péjoratif. Péjoratif historique, Nègre, lié à
l'esclavage des Noirs ; Niègre préjuge de niais !

Vous comprendrez la portée de la métaphore, " Fua dia ngembo biadila lumpfikini

Une chauve-souris héritée de la roussette ! ? ", clamée dans le langage de Tyotia Zoïa,

la voisine des Natacha dans la bourgade de Narva : " Quelle mère blanche

approuverait -elle le mariage de sa fille avec un Africain ? " (Zounga B., op. cit., p. 39).
Ce fut également le désenchantement chez Valia l'institutrice, la mère de
Natacha :"[...] N'as-tu pas honte d'introduire un Noir dans notre famille
en signe de récompense pour toute l'attention, toute la tendresse, tout
le travail dont nous avons entouré tes âges
? S'insurge t-elle." (ZOUNGA B.,
ibidem, p. 37).

 Pourquoi des Niègres congolais en Russie ? Pour développer le Congo Brazzaville, un pays ayant acquis son indépendance politique en 1960, les gouvernementssuccessifs congolais avaient opté pour une politique de
formation des cadres supérieurs. La majorité des Intellectuels congolais avaient bénéficié, pendant leurs études supérieures à l'étranger, des bourses congolaises. Pendant  la guerre froide, le Congo Brazzaville d'obédience laxiste-béniniste, pardon marxiste-léniniste, allié à l'Union soviétique, indique tout à fait dans l'ordre des choses que de jeunes Congolais ayant terminé leurs études secondaires à Brazzaville et à Pointe-Noire eussent poursuivi leurs formations universitaires en U.R.S.S. L'écrivain congolais brazzavillois
Jean-Claude Zounga Bongolo a fait ses études supérieures en U.R.S.S. A l'institut pédagogique " Herzen " de Leningrad, de 1973 à 1985, il étudia les sciences politiques en langue russe. Il situe les origines des deux personnages de son roman, Jan et Joakim, au Congo Brazzaville. Cependant Il y avait une discrimination au Ministère congolais des ressources humaines sur la formation des jeunes. Les psychosociologues travaillant à la Direction de l'Orientation et des Bourses (D.O.B.) discriminaient  la population féminine.  Le gouvernement congolais n'envoyait en formation que des jeunes garçons à l'étranger. Sur cent étudiants expédiés en URSS ou dans  les démocraties populaires des pays de l'EST européen, quatre vingt dix pour cent furent des garçons. On peut objecter ce point de vue : le taux de scolarisation des jeunes filles dans l'enseignement secondaire congolais fut insignifiant par rapport à celui des jeunes garçons.  Il fut exclu pour ces derniers de choisir à l'avenir une conjointe congolaise. Cette situation, en amont, avait échappé à  l'U.R.F.C., l'union "révolutionnaire" des femmes du Congo. Les Dames de l'U.R.F.C. s'étonnèrent, en aval, du déferlement des femmes soviétiques au Congo Brazzaville dans les décennies 1970 et 1980. Les Congolais ayant raté d'épouser des femmes soviétiques se précipitèrent à leur retour de choisir sur place au Congo des conjointes congolaises au statut social modeste. Celles-ci enchérissaient en lingala : " Nazui Docteur na nga, j'ai eu la chance d'épouser un docteur ". Dans ce calcul matrimonial, les hommes redoutaient de perdre leur domination masculine, au sens de Pierre Bourdieu, en épousant des femmes congolaises instruites. Au retour, ces jeunes garçons formaient une classe de congolais instruits, en face d'une classe de femmes non instruites et n'ayant jamais quitté le Congo. Ces femmes étaient donc complexées par le manque de formation. Comme le dit le psychanalyste Alfred Adler pour compenser ce complexe d'infériorité vis à vis de l'homme instruit, la femme va se venger. Quand elle rencontre l'élu de son coeur elle manifeste des caprices de consommation. Elle pense que le diplôme correspond à une forme de richesse potentielle. Les diplômés échouaient pour la plus part d'entre eux à la fonction publique. Ces fonctionnaires, bien que stabilisés par l'emploi, n'étaient pas si riches qu'on le croyait. La femme déchantait vite car l'accès à une rapide émancipation économique et sociale par le truchement de l'homme choisi n'était pas garanti. L'homme congolais était tourmenté et trouvait que la femme était compliquée car elle ne lui parlait que de consommation, d'argent, de retard matériel à rattraper, d'aider la famille de la femme, de retrait de deuil, de fêtes etc..Incompréhensions quotidiennes. Incompatibilité d'objectifs dans la vie. Ce que l'écrivain français Michel Houellebecq, prix Goncourt de littérature 2010 avait peint dans un roman intitulé, "l'extension du domaine des luttes...C'est la lutte des classes entre les "hommes dont on suppose pourvus" et les femmes non dépourvues, en vérité les femmes sans emploi et sans formation, qui dans l'opinion populaire se traduit par une difficulté de vie conjugale entre la femme et l'homme congolais. Il y' a une véritable différence de classes au sens marxiste du terme, engendrée par le colonisateur d'abord puis perpétuée par les gouvernements successifs congolais.  Ainsi les étudiants congolais rentraient définitivement au Congo avec des femmes blanches, soviétiques en particulier, mais instruites. 

 

3. Conflit culturel entre Soviétiques et Africains

Arrivés dans les lieux académiques où ils étudiaient, les jeunes Congolais
étaient dépaysés, esseulés et déracinés. Ils devaient, réflexe de survie de
l'espèce humaine oblige, se reconstituer une vie communautaire, des relations
sociales héritées de la culture africaine. Ce n'étaient pas des militaires
conscrits habitués à vivre entre hommes dans une garnison. Il leur fallait la
présence des filles congolaises pour mener une vie chaleureuse puis sociale.
Les filles africaines étaient rares. Dans les campus universitaires,
les étudiants africains accusaient d'un pouvoir d'achat faible pour entretenir
une relation sentimentale avec une fille de leur âge. Ils durent rivaliser avec
des Diplomates africains affrétés à Moscou, Kiev ou Leningrad, pour conquérir
de rares étudiantes congolaises. Les diplomates monnayaient leur idylle au
rouble fort et s'alimentaient dans des Beziozka, ces boutiques réservées à la
nomenklatura. Les jeunes filles soviétiques comblèrent les coeurs des étudiants
africains. L'éducation socialiste soviétique les avait prédisposées à vivre
modestement auprès des Africains.

Certains étudiants, pour se constituer un patrimoine vital, pour se préparer
au mariage, ou pour gagner des coeurs, baignaient dans des micmacs, dans
des trafics des produits occidentaux rares dans les pays de l'EST : Vêtements
en jeans, produits de beauté, produits alimentaires, chewing-gum rapportés
lors d'un voyage furtif à Paris, Berlin, Londres, Rome.

Dans les campus universitaires, les étudiantes soviétiques découvraient un
nouveau monde différent du monde slave et soviétique. Ces étudiants
africains véhiculaient une double culture, celle du monde occidental traitée
d'impérialiste par les Soviétiques et celle de l'Afrique. Dans son roman Zounga
Bongolo tel un historien géographe sculpte avec dextérité toutes ces réalités.
En touristes virtuels, nous parcourons à travers ce roman la majestueuse ville
de Leningrad (redevenu Saint-Pétersbourg). Le romancier pénètre la complexité
des cultures et des populations soviétiques. On découvre l'origine polonaise des
Voïnsky, la famillede Valia et  des Dmitrievitch, la famille du père de Natacha.
L'immigration définitive de la famille de Natacha en Russie est due aux diverses
guerres que la Russie livra contre les pays frontaliers ou lointains. On découvre
dans ce roman, un puritanisme soviétique d'origine orthodoxe ou d'influence
politique. Ce serait réducteur d'analyser le comportement de la mère de Natacha
comme imprégné d'un simple racisme primaire. Pour Valia une enseignante
intègre, sa fille Natacha était une devenue une évadée (au sens
congobrazzavillois du terme), ayant troquésa condition d'étudiante en libertine
à Niègres. D'abord Joakim son premier amour platonique dont Maman Valia
soupçonnait le péché de la fornication ; puis Jan, tombeur de Natacha,
à l'image de Kouassi Kan, le personnage de l'Ivoirien Gnoan M'bala dans son
film Amanie. Au-delà du Noir, les Soviétiques demeurèrent discrets dans leurs
relations sentimentales. Par nature, ils ne sont pas exhibitionnistes comme
dans  l'Occident libéral. Ils supprimèrent  la fonction du Tsar afin que les
classes sociales eussent pu se mélanger. Avant la révolution d'Octobre 1917
il fut inconcevable d'unir un Noble à une roturière. Arrivé aux affaires, Lénine
publia un nouveau code familial à partir duquel la femme russe revendiqua des
libertés fondamentales. Dans son roman Résurrection, Léon Tolstoï (3) peint
la difficulté éprouvée par le Noble Nekhlioudov de conquérir avec précipitation
et maladresse, le coeur de Katioucha Maslova, une relation amoureuse furtive.
Dans La Dame de Pique, l'écrivain russe Pouchkine (4) déplace son personnage
principal, la Comtesse Lisa,la " Vénus moscovite ", dans Paris, la ville lumière,
où elle se livre aux jeux du hasard, aux dépenses ostentatoires avec la noblesse
française. Pourquoi la scène ne fut pas placée ou maintenue à Moscou ?
Par pudeur. Pour ne pas brutaliser ou perturber Natacha, Joakim la quitte.
Pourquoi ? Par honneur. La jeune étudiante aime Joakim, mais elle souhaite
préserver sa virginité et l'offrir  à son amoureux au premier jour de leurs
noces de mariage. C'est pour Joakim, imprégné de culture congolaise et
africaine, une régression culturelle. Quand un jeune de Bacongo (5) est
attiré par une jeune fille , il attaque : "Za bua ya busi " (Ma soeur, sais-tu que
je t'aime ?) ; Si la jeune fille est consentente, elle répond : "Za bua ya nkasi"
(Ça marche, mon frère); L'affaire est vite conclue. Malheureusement le
féminisme de l'assimilation a pactisé avec le capitalisme patriarcal.
C'est  l'Extension du domaine de la lutte selon une plainte de Michel 
Houellebecq. Complainte de Moussa Ka  au Chef spirituel  Hutbu du Harnu :

"Sônu dohôn la nu yorôn dôtu nu déf na nu défôn hanâ hamoné yaru nann,
sarah nu nâtal harnu bé
" (Wolof).

Si tu restituais notre niveau d'autrefois, nous ne commettrons plus les
mêmes erreurs, sache que le temps nous a éduqués,
de grâce rends le siècle prospère
".

Le conflit culturel entre Africains et Soviétiques s'est encore
accentué autour de Jan. Ce personnage témoigne d'un dispositif de sexualité,
au sens de Michel  Foucault, intrinsèque à la jeunesse africaine urbaine.
La facilité des rapports sexuels entre garçons et filles africains, l'hétaïrisme
immédiat finissent presque par abolir les sentiments amoureux. La mère de
Natacha fut victime de ce choc culturel à travers lequel transparaissent 
deux histoires de la sexualité inconciliables, celle des Africains et celle des
Slaves, et plus singulièrement les Russes. Cependant quand on observe
Kouassi Kan et Ngando, principaux personnages respectifs des films Amanie
et Muna Moto, le libertinage des baloufeurs africains en U.R.R.S.S. fonctionne
sous le mode de la délinquance. La réalité culturelle africaine est celle incarnée
par Ngando et par Kouassi Kan. Ce dernier échouera à conquérir une femme
aguerrie à la jungle urbaine abidjanaise. La même scène nous replonge dans
l'échec de Ngando qui ne pût s'acquitter de la dot de sa future épouse que son
cupide beau-père avait fixée à un niveau trop onéreux. Les questions
d'argent, les questions matérielles ont entravé nos deux personnages
Ngando et Kouassi Kan dans deux films différents la conquête des femmes
courtisées. Ce dispositif de mercantilisation des rapports humains est une
valeur essentielle de la société de consommation. L'autorité parentale
déployée dans Muna Moto témoigne d'un dispositif d'alliance dans une société
de tradition africaine. Dans Histoire de la sexualité de Michel Foucault,
l'autorité parentale témoigne d'un dispositif d'alliance : "Système de mariage,
de fixation et de développement des parentés,de transmission des noms et des
biens
" (sic). Amanie excelle dans le dispositif de sexualité manifeste dans une
société ivoirienne contemporaine ayant intégré des modèles de consommation
occidentaux. Stanislas Adotevi (6) rapporte les impressions d'un voyage en
Afrique effectué par l'écrivain  africain américain Richard Wright, notamment
sur la sexualité des Africains : " Il y avait trop de facilité dans les rapports,
disait-il. " (Ibidem, p. 47). Cet hétaïrisme  au sens engelsien " finissait presque
par abolir la sexualité avec toutes les implications d'ordre émotif dont l'entoure
l'esprit occidental
" (ibidem, p. 47). L'introduction d'une mesure d'entropie ou
de désordre dans le dispositif d'alliance induit le dispositif de sexualité.
La sexualité contre la culture, question freudienne s'illustre dans la modernité
africaine. La distribution de la sexualité dans la communauté s'oppose à
l'apprentissage des savoirs. Cette opposition brise la nuptialité, l'élan de
formation des familles dignes intègres et responsables dans la communauté.
Il y a eu pénétration dans la masse communautaire d'une contre culture de la
sexualité :
- sex machine ; expression du chanteur africain-américain, James Brown
signifiant "Activité sexuelle perverse, (c'est-à-dire détournée de la finalité
génitale)" (7) ;
- Unités familiales improductives destinées à la consommation ; investissant
leurs avoirs dans la dépense improductive, ostentatoire ;
-  Majorité juvénile précoce ;
-  Grossesses prénuptiales ; avortements récurrents ; confiscation aux géniteurs
du désir d'autorité parentale ;
- Dissimulation de la généalogie des enfants ; sida, maladies sexuellement
transmises (8).

Or la société socialiste soviétique fut bâtie sur la base d'une négation de la
société de consommation occidentale, conséquence du modèle économique
capitaliste. Les étudiants africains retrouvèrent chez leurs homologues
étudiantes soviétiques en quelque sorte l'esprit communautaire d'un mode
de vie pré-capitaliste ; presque dans un territoire propice à l'expression de
leur liberté. Les étudiantes soviétiques considéraient les Africains comme
des Êtres humains à part entière et non comme des Sauvages avides de sexe.
Ce n'était pas le regard des gens du peuple. Eux fustigeaient le libertinage
des Africains. Car Natacha sera expulsée de son institut de formation
universitaire pour conduite immorale, c'est-à-dire non pas pour avoir
entretenu une liaison sentimentale avec un Niègre,  mais pour vie dévoyée sans
lendemains meilleurs.

4. Un roman coïncé dans la gigantomacchia (9) entre Reich contre Freud

Il faut peut-être soumettre ce choc culturel à une analyse freudienne s'il l'on
veut comprendre les niveaux de développement respectifs des pays de Jan
et de Natacha. Selon Sigmund FREUD, il n'y a pas chez l'homme, " l'instinct
du travail " ; une grande partie de l'énergie psychique, provenant des désirs
de l'inconscient doit être retirée et dérivée vers le travail et vers des activités
créatives socialement utiles. Dans le cas des pays sous-développés, d'où furent
originaires Jan et Joakim deux personnages du roman de Zounga Bongolo,
le programme freudien est un impératif  catégorique. Les forces productives
n'étant pas encore développées pour satisfaire quantitativement et
qualitativement les besoins sociaux, il faut détourner l'énergie de l'activité
sexuelle vers le travail. Dans Totem et Tabou, Freud (10) montre
la source du progrès de la civilisation dans la répression sexuelle. Cette thèse
freudienne fut battue en brèche par Wilheim REICH. Celui-ci redoute des
contraintes sexuelles surannées instituées par le biais des religions.
Dans L'irruption de la morale sexuelle, Reich (11) soutient l'idée selon laquelle
la répression sexuelle est le résultat d'une division de la société en clans,
au sens exprimé dans notre prologue, puis en classes. Elle sert les intérêts
des clans  dominants matriarcaux puis des classes dominantes patriarcales.
Nos métaphores présentées  dans le premier chapitre des prosopopées
recouvrent enfin leur sens : "Ntu ngembo bu ba bindamana go, ntu ngembo,

lugu lua yoka,  La tête de la  roussette allume tant de convoitises à cause

de sa saveur". Ce serait ignominieux d'en  céder l'usufruit

à une chauve-souris. La Chauve-souris est un commis sur terre de la
roussette. La mère de Natacha déclare : " Est-ce tout ce que tu as pu
trouver comme homme à Leningrad
? Quels sentiments te poussent à cette
ignominie
? " (Zounga B.,op. cit. , p. 37).

5. La délinquance des boulafeurs

L'auteur aurait dû intituler son roman, " Le bal des boulafeurs à Leningrad ".
Une boulaf est l'hétéronyme des étudiantes soviétiques, pardieu le nom par
lequel les étudiants africains appelaient les étudiantes soviétiques en U.R.S.S.
Boulafer, ce fut pour un étudiant africain, le boulafeur, s'exercer à courtiser
une étudiante soviétique. Une boulaf, bien que n'étant pas une bouchka,
une femme offrant ses services sexuels en échange d'avantages économiques,
viole tout de même le serment du Komsomol, l'Union de la Jeunesse Socialiste
Soviétique : " Il faut préserver le sang soviétique " (ZOUNGA B., op. cit., p. 102).
La conduite des boulafeurs fut jugée immorale à Leningrad. Natacha se sépara
de son amoureux Jan. À la stupéfaction de Natacha, Joakim épousera une amie
commune. Qu'est devenu Joakim retournant avec une Soviétique en Afrique,
au Congo ? Quelles sont les conditions de vie des femmes soviétiques en Afrique,
mères d'enfants métis ? Une réponse nous est livrée par l'écrivain congolais
Daniel Biyaoula dans son premier roman L'impasse (12) :
Samuel : " [...] Il y en a des tas, [...] qui ramènent ces femmes-là ! Eh bien,
sur cent
, on ne compterait pas un couple qui a tenu dix ans. Ils ne sont jamais
heureux, les
gens ! J'en connais suffisamment des gars mariés à des Blanches,
qui se plaignent et
qui regrettent ! Non, crois-moi, Joseph !
Joseph : " Ça vient peut-être pas du fait que c'est des mariages mixtes ! Ça
vient
peut-être des gens !
Samuel : "Des gens ? De quels gens ? Ça vient des femmes, oui ! Ah oui !
Ça vient d'elles ! Elles n'aiment personne !
Joseph : "Ça c'est des mots ! C'est des choses qu'on dit gratuitement !
(L'impasse, p. 57).

6. L'anthropologie africaine.
Un Africain dans un Iceberg est un roman inachevé car Zounga Bongolo soulève
maintes questions comme celle de la sexualité dont le dénouement risque
d'offusquer quelques Féministes. Faut-il choisir entre Reich et Freud ?
Le puritanisme africain n'est ni religieux, ni politique. Il est culturel.
Il s'accommode d'une liberté sexuelle.

J'avancerais, par liberté, un certain devoir de coresponsabilité entre l'homme
et la femme et non un rapport de forces. En déculpabilisant la femme, dont
Nietzsche à la suite de Schopenhauer puis de l'exégèse biblique accable de
délinquance générique, l'anthropologie africaine déplace le pessimisme de
l'homme vers le développement des forces productives. Pessimisme partagé
par Jean Jacques Rousseau dans son Discours (13) : " Les sciences et
les arts ne sont pas en eux-mêmes mauvais mais, de fait
, au sein de la
société telle qu'elle est, ils véhiculent l'égoïsme, la vanité, le goût
du pouvoir et de la domination de l'homme sur l'homme " (sic).
L'U.R.S.S. (CCCP en russe) fut l'acronyme de l'union des républiques socialistes 
soviétiques, un état fédéral situé en Europe orientale et en Sibérie. Il fut
proclamé le 30 décembre 1922 à la suite de la Révolution d'octobre 1917.
La fédération de l'U.R.S.S. éclata en 1991. Les quinze républiques socialistes
dont elle fut composée recouvrèrent leur indépendance. L'écrivain ne nous
dépeint pas le sort de Natacha en Russie actuelle ?  Le progrès technologique
n'a pas provoqué chez l'homme soviétique, chez l'homme tout  court, la
félicité. Quelles sont les conditions de vie des femmes soviétiques en Afrique,
mères d'enfants métis ? N'est-ce pas une quête de liberté que la jeune
étudiante soviétique Natacha poursuivait auprès de l'étudiant congolais ?
" Enfin, grâce à Joakim, j'avais appris à aimer la musique noire américaine,
[...]. J'aimais la cuisine de Joakim ; cela  l'enchantait de me nourrir de
délices
. " (Zounga B., op. cit., p. 32).

7. Notes bibliographiques.

1. Zounga bongolo J. C., Un africain dans un iceberg, éditions Paari, Paris,
2006.
2. Pour la graphie du kikongo, notre source est la suivante :
"Propositions pour l'orthographe des langues congolaises ", Professeurs
Josué Ndamba et B. Nkunku, Département de linguistique et de littérature
orale, Faculté des Lettres et des Sciences humaines, Université Marien
Ngouabi, Brazzaville, CONGO, 24 novembre 1979, 12 pages.
3.Léon Tolstoï, Résurrection, Paris, Gallimard, 1951.
4. Tchaïkovski, La Dame de Pique, Paris, Avant-scène opéra, n° 119-120, p.6.
5. Bacongo est un quartier de Brazzaville, la capitale politique du Congo.
6. Stanislas Adotevi, Négritude et négrologues, Paris, U.G.E., p. 46.
7. Michel Bataille, La part maudite, Paris, Les éditions de Minuit, 1967, p. 28.
8. Cf. M'Boka Kiese, "L'accumulation récursive du capital", Revue Paari, vol. 4,
2003-2004, p. 107.
9. Une gigantomacchia est un combat, une lutte (du grec macchè) entre des
géants. Dans notre article, Freud et Reich furent des grands penseurs de la
psychanalyse. Ils ne furent point d'accord sur les fondements de leur discipline.
Freud fut rationaliste au sens aristocratique du terme. En méthode clinique,
Il croyait au seul pouvoir de la raison pour expliquer les symptômes de ses
patients. Reich fut influencé par le courant marxiste, unifiant la sociologie
à la psychologie.
10. Sigmund Freud, Totem et Tabou, Paris, Payot, 1965.
11. Wilheim Reich, L'irruption de la morale sexuelle, Paris, Payot, 1972.
12. Daniel Biyaoula, L'impasse, Paris, Présence Africaine, 1996. En 1997,
Daniel Biyaoula remporta le Grand prix littéraire de l'Afrique Noire décerné par
L'ADELF.
13.Jean Jacques Rousseau, Discours sur les sciences et les arts, Paris, Garnier
Flammarion, 1971.

Remarque. Vous venez de lire la version intégrale de mon texte paru avec des
versions allégées dans des revues comme Mwinda.org, Anibwe.org, 20mai.net,
Congo Ya Sika
, La Rue Meurt (l'hebdomaire de Brazzaville), n°623 du jeudi 22
novembre 2007 ; sous d'autres titres : "Un Africain dans un iceberg" ; "Le bal des
boulafeurs à Leningrad".