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Le Congo Brazzaville est divisé en 12 départements (1). Du Sud au Nord : Kouilou, chef-lieu Pointe-Noire, La commune de Pointe-Noire, Niari, chef-lieu Dolisie, Bouenza, chef-lieu Madingou, Lékoumou , chef-lieu Sibiti, Pool, chef-lieu Kinkala, la commune de Brazzaville, Plateaux, chef-lieu Djambala, Cuvette, chef-lieu Owando, Cuvette-Ouest, chef-lieu Ewo, Sangha, chef-lieu Ouesso; Likouala, chef-lieu Impfondo. Le district d'Enyelle est situé dans la région de la Likouala, limitée au nord par la République centrafricaine, à l’ouest par le fleuve Oubangui. Celui-ci sépare les deux Républiques du Congo. Les Enyelle appartiennent au groupe Ngudi C 10 dans la classification des langues bantu. Trois parlers s'y distinguent : Mimbeli, Minziku et Mimputu (2). Dzokanga Adolphe, Muana mboka (natif de la région), né à Makotimpoko, de l'ethnie Moye, Maître de conférences spécialisé en lingala à l'Inalco (Université française) classe les Enyele, Baloyi, Impfondo, Bomitaba, Bongili, Likouba, Likouala, Mbochi, Koyou, Makoua (Ngare, Mboko), Moyi, dans un grand groupe générique Bobangi - Lingala. Or selon Ndinga Oba Antoine de l'université Marien Ngouabi au Congo Brazzaville, les Bobangi et les Mangala (Lingala)  appartiennent au groupe c30 ou Bangi Ntumba Group (op. cit., p. 14). Les Mboshi de la cuvette congolaise sont classés dans le groupe C20 par Malcolm Gutrie (1971). "Quelle est l'origine du lingala ?", s'interroge Dzokanga. "Cette langue, poursuit-il,  était parlée autrefois par une petite tribu, les Bangala ou les Mangala, habitants de l'embouchure du Lulonga, entre Makanza et Mbandaka dans la province de l'Equateur en République démocratique du Congo". "C'est là aussi le pays d'origine des Bobangui, et il est évident que le bobangui est la langue mère de toutes les langues des tribus riveraines du Congo" (Dzokanga, op. cit., p. 44). Le lingala dérive directement du Bobangui. Adolphe Dzokanga va fournir un argument anthropologique lié à l'industrie halieutique des Bangala. "Les tribus constitutives de la grande famille Bobangui étaient surtout des pêcheurs. Ils aimaient à pêcher dans les endroits resserés appelés "Mongala" (Cours d'eau). La région fut appelée "Mayi ya mongala" (l'eau des cours-d'eau); et les riverains furent nommés naturellement "Bangala" ou "Mangala" (Gens des cours d'eau). "Plus tard, continue Dzokanga (op. cit., p.45), les colonisateurs et les missionnaires adoptèrent vite la langue des Bangala répandue le long du fleuve Congo comme langue de communication et de liaison entre les Européens et les Congolais". Voilà les origines du lingala une langue véhiculaire consubstantielle à la musique de la rumba congolaise urbaine prisée dans les deux capitales congolaises Brazzaville et Kinshasa. 

En suivant une émission culturelle Mbonda Elela (Que le tambour résonne) à la télévision officielle du Congo Brazzaville, je fus impressionné de constater qu' à  l‘extrême Nord du Congo Brazzaville dans le département de la Likouala, au cœur du bassin du fleuve Oubangui, le long de la rivière Ibenga, les Enyelle pratiquent depuis des traditions millénaires un sport de combat nommé Pongo. Et cela dans l'indifférence totale des sportifs congolais, alors que la lutte traditionnelle au Sénégal a été incorporée dans l'économie nationale, comme un métier parmi tant d'autres à but lucratif et professionnel. De jeunes chômeurs sénégalais ont pu intégrer le marché de l'emploi en satisfaisant l'utile à l'agréable sans transiter par le modèle scolaire officiel.

Cette lutte traditionnelle analogue à la lutte sénégalaise sans frappe est accompagnée d'une danse éponyme. Pendant la séquence d'un combat de lutte Pongo, sur une grande place on bat les tambours (beta mbonda) ; les spectateurs (batali) de chaque camp chantent et battent les mains pour encourager leurs lutteurs. Certains spectateurs dansent (bina) le pongo dont la chorégraphie consiste à se déplacer à reculons , en soulevant à la fois les fesses et en balançant les jambes par l'arrière en forme de ciseaux et les bras par l'avant comme pour garder furtivement le corps parallèle à la surface du sol ! Les initiés de la Capoéiera, la danse martiale des Noirs Brésiliens, y trouveront des similitudes.

Une phase précède le combat, c'est le port du costume traditionnel constitué d'un pagne noué autour des fesses et entre les jambes. Le nom Kongo est dinguanda (3). Le nom lingala est lingwanda (4). Sémantiquement c'est le même mot. Ce costume ressemble au ngemp sénégalais.  Le rituel d'attachement du lingwanda est réservé à un maître de cérémonie. Celui-ci invite le lutteur à s'agenouiller comme lui en face de lui. Et c'est dans cette seule position que le pagne est dignement noué chez le lutteur. Que ce soit chez les Diola au Sénégal que chez les Enyelle, « Les vainqueurs sont acclamés, ils traversent la place en courant, toute l'assistance se précipite à leur poursuite, on les hisse sur de solides épaules et on les ramène en chantant et dansant"(4). Un cinéaste congolais Jean Michel Tchissoukou avait même réalisé en 1982 un film , les lutteurs (Mpongo), pour honorer cette tradition culturelle. La lutte dès ses origines au Sénégal chez les Diola célèbre l'économie des semailles et de la riziculture. Question : Quel évènement culturel et économique commémore le pongo chez les Enyelle ? Pourquoi cette lutte n'est - elle pratiquée que par les Enyelle alors que ceux-ci font partie de la grande famille Bobangi Bangala dans la classification de Dzokanga ? 

Unité culturelle autour de la lutte entre les Congolais et les Sénégalais. En dehors de Enyelle, il faut rajouter la langue teke apparentée au Wolof. Nous rajoutons un élément d'unité culturelle de l'Afrique, objet de recherches de Cheikh Anta Diop. En langue Kiteke du bassin du Congo, on prononce "Me ka Mber we" ; cette phrase veut dire en kikongo, "Mbo ni ku beta", en lingala, "Na ko beta yo", en français, littéralement, "moi frapper toi", mieux "je vais te frapper". Or en wolof, le mot lutteur signifie "mbër", du verbe "bëre", dont le sens en français est "lutter". Quand deux adolescents (mea culpa) se disputent en milieu teke, avant d'en venir aux mains, l'un défie l'autre en prononçant :

- Me ka mber we (moi taper toi, mieux, je vais te frapper) ;

L'autre rétorque :

-Bere, bere (Vas-y, vas-y, et tu vas voir...).

Le verbe Bere en teke signifie frapper est le même qu'en Wolof !

 

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 (1) INRAP, Géographie de la République Populaire du Congo, Brazzaville, ONLP, Paris, Edicef, 1976. 
(2) Antoine Ndinga Oba, Les langues Bantoues du Congo-Brazzaville, tome 1, Paris, L'harmattan, 2003.
 (3) Nous chercherons le terme adéquat utilisé par les Enyelle eux-mêmes. Raphaël ndiaye, La Lutte, Dakar, BLD Editions, 2007.
(4) Dzokanga Adolphe, Nouveau Dictionnaire illustré Lingala Français, Leipzig, 1979. 
(5) Dr Lannet, 
Une mission au Sénégal.

Copyright : M'Boka Kiese.

 

P.S. Nous demandons aux internautes originaires de la Likouala au Congo Brazzaville de nous fournir des renseignements approfondis , des images sur cette lutte traditionnelle.


Célébration du cinquantenaire dans la Likouala par Congo-SiteOfficiel