bongoloLe roman de Zounga Bongolo, «L’arbre aux mille feuilles», a, au moins, le mérite de poser une question sur la création littéraire : l’écrivain a-t-il le droit, au nom de la liberté de l’art et dans l’intention de remuer le lecteur et d’interpeller sa conscience, de travestir les faits historiques ? Si c’est le cas, à quels reproches objectifs ou non s’expose-t-il et quelles conséquences peuvent découler d’une telle démarche de l’esprit ? A ce qu’il semble, Zounga Bongolo s’attribue ce droit, sans état d’âme aucun et avec une certaine dose d’humour. Son roman, en effet, qui tente de retracer la période chaude de la «révolution» congolaise, s’écarte, sur bien des aspects, de la réalité historique.

La révolte des masses urbaines d’août 1963 inaugura un contexte de violence politique de type nouveau, qui atteint un point culminant avec les assassinats de février 1965. Des hommes comme François Mabouaka et Félix Kouvoua, dit Castro, symbolisèrent cette violence politique. Ils resteront, dans l’imaginaire collectif, comme des hommes de sacs et de cordes dénués de tout scrupule. C’est entendu. Mais, l’affaire des étudiants de France qui étaient arrêtés à Maya-Maya sur les ordres présumés de Mabouaka et Castro et que l’on avait enfermés dans des sacs de jute, pour aller les jeter dans les eaux du fleuve, relève-t-elle de faits historiques avérés ou de l’imaginaire collectif de l’époque ? Dans le roman de Zounga Bongolo, Salabange, un intellectuel, ex-militant de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (Feanf), qui est le personnage central du roman, est arrêté par Mabouaka et Castro qui l’emmènent au fleuve, au-delà du pont du Djoué, l’enferment dans un sac de jute et le jettent au fleuve, sans autres formes de procès. Durant la crise de juillet 1968, qui aboutit à l’avènement de l’armée sur la scène politique, les miliciens de la J.m.n.r (Jeunesse du mouvement national de la révolution), écrit l’auteur, détôlèrent les habitations des quartiers et se livrèrent à un pillage systématique. Qui a vécu la crise de juillet 1968 affirmera, sans le moindre brin d’hésitation, que de tels faits relèvent de la seule imagination. L’auteur, en outre, commet des erreurs imputables, selon toute vraisemblance, à une connaissance approximative de la période politique 1963-1968. Parlant par exemple de la presse de l’époque du M.n.r (Mouvement national de la révolution), il cite le journal «Dipanda» qu’il présente comme étant l’organe du M.n.r. Or, «Dipanda», tout en se faisant l’écho des thèmes et des positions politiques du M.n.r, est en réalité un organe indépendant animé par l’aile radicale et marxisante du régime (Ambroise Noumazalaye, Claude-Ernest Ndalla, Jean-Baptiste Lounda, Mbéri Martin, Ange Diawara, etc.) Aussi bien sur la J.m.n.r et sa branche armée, la défense civile, que sur la crise de juillet 1968 et les évènements du camp de Météo notamment, la narration s’appuie sur des clichés ressassés et, plus encore, sur des contrevérités qui, in fine, finissent par susciter chez le lecteur un sentiment de malaise et finalement d’agacement. L’auteur s’est donné, pour tâche, de décrire, à travers sa fiction rédigée dans une prose qui nous rappelle qu’il est journaliste le régime du M.n.r suivant ses traits les plus saillants: l’obsession sécuritaire, le caractère répressif du pouvoir politique, son dogmatisme idéologique, etc. Et il parvient, assez bien, c’est incontestable, à nous faire revivre l’ambiance politique suis generis de la période «marxisante» du M.n.r. En outre, certains passages sur le socialisme de l’époque, perçu comme une «curiosité infantile », méritent toute notre attention. Mais, le rapport de l’auteur avec les faits historiques, relève d’une hardiesse désinvolte. La force d’un roman qui se rattache au genre historique, comme le voudrait le roman de Zounga Bongolo, puisqu’il évoque un contexte historique bien déterminé (la période progressiste et marxisante du M.n.r) est de se bâtir sur l’histoire telle qu’elle se manifeste, tout en s’efforçant de garder ses distances avec les thèses de l’histoire officielle qui, comme on le sait, sont toujours les thèses du pouvoir dominant. Quand André Malraux évoque dans «La condition humaine», le contexte révolutionnaire de la fin des années 1920 en Chine, ses principaux personnages sont des êtres fictifs tirés de l’imagination romanesque de l’auteur: Tchen, le terroriste militant exalté; Ferral le représentant des intérêts capitalistes de Shanghai; Kyo l’intellectuel révolutionnaire et militant insurrectionnel; May son amie, médecin et elle aussi, militante insurrectionnelle; le vieux Gisors, père de Kyo, professeur en histoire de l’art occidental, homme finement cultivé et opiomane invétéré, etc. Ces personnages relèvent, tous, de la fiction. Mais, le contexte historique qui les fait se mouvoir et que Malraux restitue dans son roman, est bien celui de la Chine du Guomindang. Et c’est précisément, parce qu’il nous décrit un contexte historique authentique avec ses valeurs propres, ses antagonismes politiques, ses élites, etc., que les personnages de «La condition humaine» prennent toute leur densité éthique. Dans un pays comme le nôtre, où l’esprit critique est si peu développé et où les mots des «producteurs de savoirs» sont pris, la plupart du temps, pour des paroles d’évangile, il faut se garder de jouer impunément avec les mots. Car, le rôle de la création littéraire n’est pas de mystifier l’homme, mais de l’aider à se libérer des carcans de l’aliénation.

Jean José MABOUNGOU
Roman
Copyright : la semaine africaine du n°3213 du Mardi 31 juillet 2012.