9782296184145_1_m1. Présentation. Dans la genèse du sous-développement, nous trouvons des traits récurrents suivants. L'existence d'une économie d'autosubsistance villageoise ; celle-ci travaille à la satisfaction des besoins primaires des populations autochtones. Puis l'irruption d'une couche sociale moins nombreuse d'allochtones, disposant des richesses et détenant la propriété des moyens de production. Dans Coeur d'Aryenne, le roman du doyen des écrivains congolais Jean Malonga, vingt et trois ans avant La Soumission, on retrouve le même schéma sociologique. La ville de Mossaka, domaine des peuples Likuba est dominée par le missionnaire, le père Hux, l'administrateur ou le commandant de Mossaka, de Roch Morax, le commerçant. Cette nomenklatura va freiner le fonctionnement de l'économie locale. Comme dans La Soumission, des couches étendues de la population indigène n'auront plus d'autres moyens pour subsister que de vendre leur force de travail. Ces deux éléments sont indispensables au fonctionnement du capitalisme industriel dans sa période de l'accumulation primitive. Le capital commercial investi par des capitalistes étrangers dans ces contrées exotiques aura pour mission de créer les bases d'un capitalisme industriel dont les bénéfices ne seront pas accumulés dans les pays sous-développés. Ces derniers sont aussi assimilés à des pays de transit des capitaux. Les plus-values dégagées par les entreprises transnationales sont transférées hors des pays sous-développés. Le capitalisme va décomposer, mieux déconstruire, pour parler comme Jacques Derrida, l'économie naturelle, l'orienter vers une économie de marché, par la fiscalité (L'impôt de capitation, mpaku ia falanka tatu de triste mémoire, imposé aux Kongo), et par la contrainte. Le romancier congolais Dominique M'Fouilou décrit dans La Soumission, son premier roman, la dépossession par l'administration coloniale française de la main-d'œuvre kongo ; Dominique M'Fouilou, un des rares écrivains africains attachés au roman historique, un genre difficile, décrit notamment la géographie de la soumission des Bisi Manianga (Route Lumo-Mankusu, Région du Pool, Congo Brazzaville) de Mbanza-Mpudi, Mpangu, Kimbuta, Bikoso, Nsanga-Mvimba, Kimbuta, Mbanza-Mbembe, Songa-Mbongo, Mankusu. De l'économie naturelle où elle fut productive cette force de travail fut incorporée de force dans la monoculture du caoutchouc, m'kuezo, pour la satisfaction des marchés coloniaux français. Nous reproduisons cette page mémoriale de La Soumission avec une légère reécriture autorisée pour des besoins didactiques.
2. Une page mémorable de La Soumission.
" Puis vint la guerre en Europe. L'offensive de l'administration coloniale reprit à la campagne. Ce ne fut plus sur le terrain de la répression, mais celui de rafle et de la réquisition de tous les hommes, femmes et enfants en mesure de travailler. Arrachés à leurs villages et à leurs champs familiaux, les paysans étaient déportés dans des camps et dirigés ensuite vers des plantations. Les fugitifs étaient vite rattrapés, fouettés. Dans plusieurs villages, il ne restait plus que des arbres et des cases pour témoigner et raconter leur deuil. Les villages abandonnés montraient un spectacle désolant. Il fallait contribuer par tous les moyens à la guerre survenue là-bas dans notre " mère patrie ", la France, chantait-on. Chaque district devait fournir une certaine quantité de nkuezo (Caoutchouc) que les paysans rassemblaient par secteur. Ils le transportaient et l'acheminaient sur Mavoula (Brazzaville) pour ensuite l'expédier à M'Poutou La France par Pointe-Noire où il prenait le bateau. Lorsqu'il ne restait plus rien dans un endroit, on allait loin, très loin chercher le nkuezo. Les paresseux étaient taxés d'amendes. Et les impécunieux allaient croupir ou mourir en prison, loin de toute compassion. Des familles entières étaient escortées de très bon matin jusque dans les forêts et réquisitionnées pour l'extraction du caoutchouc. Les paysans ne travaillaient plus pour eux-mêmes, les champs étaient abandonnés, délaissés aux dépens du nkuezo, au moment où, en pleine saison des pluies, ils avaient le plus besoin de s'occuper de leurs cultures. Ils ne produisaient plus pour leur nourriture [...] Les paysans étaient fatigués, abrutis de corvées de route carrossable où ils devaient travailler et des corvées de la récolte du nkuezo. Malgré cela, en l'écrasant à l'aide des pierres ou de gros bâtons, ils trouvaient encore la force de chanter. Ils chantaient un air triste exprimant combien était dur le travail auquel on les occupait :
Tuteno, ho  (Pilons le !)
Heee ta tuteno ho  (Eh! Pilons le !)".

3. A memorial page of La Soumission, a novel of Dominique M' Fouilou.
"Then the war in Europe came. The offensive of the colonial administration started again in the campaign. It was not any more on the ground of the repression, but that of raid and the requisition of all the men, the women and the children in measure to work. Extracted from their villages and from their family fields, the farmers were deported in camps and steered then towards plantations. The fugitives were fast caught up, whipped. In several villages, there were not more than trees and compartments to show and tell their mourning. The abandoned villages showed a distressing spectacle. It was necessary to contribute by all the means to the war arisen over there in our "mother country", France, sang one. Every district had to supply a certain quantity of nkuezo (Rubber) that the farmers collected by sector. They transported it and forwarded it on Mavoula (Brazzaville) to send it then in M' Poutou (France) by Pointe-Noire where it took the boat. When there was nothing left in a place, we went far, very far to look for the nkuezo. Lazy people were taxed by fines. And the impecunious was going to rot or to die in prison, far from any condolence.Whole families were escorted of very good morning to forests and requisitioned for the extraction of the rubber. The farmers did not work any more for themselves, fields were abandoned, forsaken at the cost of the nkuezo, as, at the height of the season rains, they more needed to take charge of their cultures. They did not produce any more for their food [...] The farmers were tired, dulled by duties of passable road where they had to work and duties of the harvest of the nkuezo. Nevertheless, in the crushing by means of stones or of big sticks, they still found the strength to sing. They sang a sad expressing air how much was hard the work to which they occupied them :

Tuteno ho (Let us crush it)
Heee ta tuteno ho (Eh! Let us crush it)".

Dominique M'Fouilou, La Soumission, Paris, L'harmattan, 1977, p. 42-44.
Jean Malonga, Coeur d'Aryenne, Paris, Présence Africaine, 1954.