Alcibiade est un homme étrange, un homme hors du commun, un destin particulier !

Son nom est lié à celui de la démocratie athénienne. C'est en ce sens qu'il nous intéresse, et qu'il est près de nous, nous qui vivons dans une démocratie. Nous qui pensons qu'une démocratie est un système politique qui donne plus de possibilités aux hommes pour être eux-mêmes, pour affirmer leurs pensées, leurs convictions; c'est le système politique qui offre le plus de moyens aux hommes pour leur épanouissement personnel, le plus de solidarité avec les hommes. C'est le système où le vivre ensemble peut avoir un véritable sens humain.
Nous qui voulons être hommes, Alcibiade peut nous parler : il peut nous aider à comprendre que ce qui permet à un homme d'être un homme ce sont les convictions profondes, l'action collective qui élimine la paresse et qui donne plus de liberté aux hommes. La paresse est l'ennemi de la liberté, de l'action. C'est l'action qui ouvre les perspectives nouvelles, les idées neuves, de l'intension et l'intensité dans l'idéal des hommes.
La vie démocratique apprend aussi aux hommes que l'action humaine s'améliore quand elle s'affronte avec celle des autres hommes.
Alcibiade donc peut nous parler de notre République, de notre démocratie. C'est en cela qu'il nous intéresse cet homme fabuleux.
Mais il faut tout de suite dire qu'il nous intéresse encore parce que son nom est associé à celui Périclès, à celui de Socrate, son maître dont il a été le meilleur élève avant Platon. Platon le connait bien parce qu'il est l'ami de sa famille et au moment où il devient Général et conduit l'expédition de la Sicile qui le fait entrer dans l'histoire athénienne et Grecque, Platon à cet époque n'avait que treize ans. Et il l'a vu partir avec une flotte immense jamais constituée dans l'histoire athénienne. Platon a toujours gardé le souvenir de ce grand départ qui marqua un élément le plus puissant dans ses réflexions politiques et qui donna naissance à la philosophie. Ce n'est donc pas hasard qu'on voit dans le catalogue des œuvres de Platon, deux dialogues qui portent le nom d'Alcibiade.
Dès son enfance, Alcibiade présente un caractère profond que l'éducation reçue n'arrive pas à dompter. Déjà tout enfant il veut tout avoir, tout gagner, avoir le dernier mot. Il exhibe sa beauté qui restera toute sa vie proverbiale. Son courage est extraordinaire. Il excède dans tout ce qu'il fait. Son intelligence, son goût du luxe et son insolence sont hors du commun. Aucun Athénien n'est plus beau que lui. Alcibiade ne laisse aucun humain indifférent. Femmes, hommes, tous sont attirés par sa beauté. Sa richesse est immense.
Issu d'une grande famille, celle des Alcméonides dont les figures emblématiques sont Clisthène le célèbre réformateur de la démocratie et Périclès le grand artisan qui l'amène à son apogée.
Alcibiade comme tout enfant issue de ces grandes familles athéniennes se destine à la politique. Comme tous ces enfants de bonnes familles, il veut jouer le premier rôle. D'où l'inquiétude de Socrate.
Socrate, son maître pense à l'avenir politique du jeune Alcibiade chez qui il décèle les germes d'une ambition démesurée. La démesure d'Alcibiade est bien connue à Athènes.
Depuis son enfance il excède dans la matière. Plutarque raconte quelques anecdotes qui remontent de son enfance. Une « fois étant petit, dit-il, Alcibiade jouait aux osselets dans une ruelle. C'était son tour de jeter, quand il vit venir une charrette chargée. Il commença alors par intimer l'ordre au conducteur d'attendre, parce que les osselets tombaient à l'endroit où devait passer la charrette. Et, comme ce rustre, sans l'écouter, continuait sa route, tous les enfants s'écartèrent, sauf Alcibiade qui se jeta face contre terre devant les chevaux et, étendu de tout son long, ordonna à l'homme: « Passe maintenant, si tu veux. » L'homme, épouvanté, fit reculer sa voiture et les spectateurs, stupéfaits, coururent à Alcibiade en jetant de grands cris ».
Toujours dans son désir de vaincre, d'imposer sa volonté et d'être le premier partout, Alcibiade n'en reste pas là. Il va encore nous étonner. Aux prises avec un adversaire avec qui il luttait et qui « le pressait vivement, pour ne pas être terrassé, il porta à sa bouche les bras qui le ceinturaient et se disposa à y planter les dents; l'autre lâcha prise en s'écriant: « Tu mords comme les femmes, Alcibiade.- « Non, repartit Alcibiade, comme les lions ».
Une troisième anecdote rapportée encore par Plutarque est celle où il refuse de jouer de la flûte. Mais il y a aussi une autre où il gifle un professeur à qui il demande Homère et qui malheureusement ne l'avait pas.
Alcibiade est l'inventeur de la civilisation de l'image. Il se conçoit comme une image médiatique.
Nourri très tôt de ce breuvage d'apparence ou d'apparaître autour de Périclès, son tuteur où pullulent toute sorte de gens qui savent bien parler, ceux qui enseignent comment on peut gagner son procès avec succès, ceux qui donnent des outils pour avoir des suffrages de ses citoyens avec aisance; ceux qui savent comme le souligne bien Aristophane avec force, ceux qui arrivent avoir toujours le dernier mot, et à faire que le plus faible argument devienne le plus fort.
Périclès aussi lui-même sort de cette école. Il est un très bon maître de la sophistique. Tous ses amis appartiennent à cette même école, et Alcibiade lui-même a vécu et grandi dans la sophistique. Il y avait déjà goûté avant la rencontre de Socrate. L'effort de Socrate n'y a point eu d'effet malgré sa grande passion parce que le germe était déjà dans l'œuf. L'homme était formé à l'ambition et savait comment il fallait faire pour persuader et vaincre.
Lorsque Socrate lui enseigna la vertu, la connaissance de soi, il ne comprenait pas ce qu'il fallait entendre par là. Il a abusé son maître en lui faisant entendre qu'il avait compris son enseignement.
Imbu de lui-même Alcibiade nous étonne encore. Il s'en prend un jour à son chien. Il avait un chien d'une rare beauté, magnifique et que fait-il, il lui coupe la queue. On lui demande: « Pourquoi as-tu fais cela? ». Alcibiade répond: « Pour attirer les regards sur moi ».
Au moment où il devient stratège, Alcibiade tente de reprendre la guerre restée au statut quo par la paix de Nicias. Il va réussir à rompre ce pacte pour mener une expédition en Sicile. A la sagesse et la prudence de Nicias qui essaye de le persuader de ce péril, Alcibiade déploie une rhétorique foudroyante digne de Périclès à l'Assemblée des Athéniens pour arracher cette expédition.
Ce qui se cache derrière cette histoire, qui va amener à l'écroulement de l'empire et de la puissance d'Athènes, ce n'est pas l'intérêt général qui anime l'action d'Alcibiade. Alcibiade réclame cette expédition pour son intérêt personnel. Il veut s'imposer à l'Assemblée du peuple, dans la cité pour s'affranchir des frontières du pouvoir,poursortir de l'ombre et enfin de compte pour prendre le pouvoir et gouverner.
Thucydide nous a laissé une explication nette de cette histoire qui se termine mal pour Athènes mais aussi pour Alcibiade.
Au moment où Alcibiade se trouve en Cécile avec son armée, une affaire d'impiété, de profanation des croyances éclate à Athènes.
Alcibiade est accusé comme le responsable d'une conspiration contre le dieu Hermès qui s'est trouvé mutilé. Déchu de son commandement, il va être rappelé à Athènes.
Au lieu de rentrer à Athènes et de tenter de s'expliquer, Alcibiade va éviter la justice de son pays et va fuir à Sparte en guerre avec Athènes. De là, il va mettre tout en œuvre pour se crédibiliser.
Pour permettre de poursuivre ses ambitions, atteindre le pouvoir, Alcibiade va faire l'éloge de la trahison. Il va même combattre son pays avec beaucoup de férocité et machiavélisme. Il va livrer tous les plans de guerre athéniens. Il va même donner tous les points fragiles de son pays à l'ennemi. Il va déployer toute son intelligence et toute sa vision du monde pour anéantir Athènes, sa ville natale.
Malgré tout cela, il revient à Athènes, par l’intermédiaire des hétairies politiques, fomente une conspiration, change de fusil d'épaule et enfin triomphe aux élections. Il stabilise un peu la politique, finalement prend le pouvoir mais pas pour longtemps. Il joue un semblant de démocratie, puis de nouveau l'exil et la mort survint dans une situation rocambolesque digne d'un drame de Shakespeare presque aux bras d'une femme, criblé de flèches à cause de cette femme. Non seulement il aimait aussi les femmes mais se vantait d'en séduire plusieurs.
Exilé à Sparte, il reçoit l'hospitalité du roi Agis. Celui-ci l'accueille comme un ami. Dès que ce roi lui tourne le dos, au moment où il le laisse seul dans sa famille, Alcibiade se précipite sur sa femme et dans son propre lit, et lui fait un enfant dont il se vantait d'en faire un roi plus tard en succédant à son père le roi. Ainsi il prendrait la revanche du destin qui l'a fait naître noble, riche, pourvu de multitudes qualités hors du commun et aussi très beau mais pas un dieu parce n'ayant point de sang royal, il aurait tout, être parfait: Zeus en personne.
Il ne suffit pas de croire qu'on est bien né pour prendre la place d'un dieu, pour maîtriser le pouvoir. C'est ce qu'en tout cas veut lui faire comprendre Socrate lorsqu'il lui explique qu'il « y en avait beaucoup qui avaient d'eux-mêmes une haute opinion, mais aucun qui se soit enfui, pour s'être senti surpassé par la bonne opinion que tu as de toi-même! Et c'est la raison de cette extrême bonne opinion, que je veux bien t'exposer en détail: tu prétends n'avoir pour rien besoin de personne, car tes ressources, à commencer par le corps pour finir par l'âme, sont si grandes que tu n'as rien à demander à qui que ce soit; tu te crois en effet, premièrement, le plus beau et le plus fort, et on n'a qu'à te voir pour constater que tu ne te trompes pas; en second lieu, tu appartiens, dans cette Cité qui est la tienne, la plus considérable des Cités helléniques, à une de ses familles les plus puissantes, où, du côté paternel, tu trouves nombre d'amis et de parents, pour la plupart de grand mérite, qui se mettraient à ton service en cas de besoin, et d'autres, du côté de ta mère, qui ne valent pas moins et ne sont pas moins nombreux; enfin dans l'ensemble des avantages que j'ai dits, Périclès, le fils de Xanthipe, t'en procure et dont le pouvoir, penses-tu, est plus grand encore, puisqu'il a été le tuteur auquel ton père vous a laissés, ton frère et toi; Périclès, cet homme qui n'est pas seulement, dans cette Cité, maître d'y agir à sa guise, mais qui le peut encore dans la Grèce entière et chez nombre de grandes nations barbares. Mais j'y ajouterai encore que tu es du nombre des riches; c'est pourtant, me semble t-il, ce que qui contribue le moins à te donner bonne opinion de toi-même ».
Un tel calcul affirme encore le trait profond de ce personnage à qui Platon consacre des dialogues qui sont nécessaires pour comprendre ce qui distingue les deux élèves de Socrate, Platon et Alcibiade.
Platon n'accorde pas la compétence politique aux hommes bien nés, aux riches et aux artisans. Il estime que toute compétence politique relève d'abord de la connaissance de soi, de la saisie de la nature humaine. Dès qu'on oublie l'homme toute réalité politique nous échappe, le juste et l'injuste deviennent confondus et donc problématiques. Or toute réalisation de l'homme réside dans la ferme conviction de les retenir éloignés l'un et l'autre. C'est là aussi que réside la distinction fondamentale entre le sophiste et le philosophe.
Alcibiade est le prototype du sophiste, il n'élève pas ses yeux vers l'idéal humain. Ses prétentions sont si particulières. A aucun moment de sa vie il ne se remet en cause pour chercher à voir clair en lui-même. Alcibiade semble être un homme parfait, un homme qui ne souffre pas de contradictions.
Or la contradiction est précisément ce qui permet de rompre avec les certitudes. Nous, démocrates, nous devrons être élevés à l'école de la dialectique qui semble t-il, était nécessaire à Alcibiade, nous devrons essayer de nous fondre dans la philosophie; car il n'y a pas chez Platon une distinction entre philosophie et dialectique. C'est ce qui a échappé à Alcibiade, lui qui voulait tant le pouvoir.
Élève de Socrate, s'il avait sacrifié ses ambitions personnelles au profit de la pensée, de l'idéal humain, Alcibiade serait celui que nous connaissons sous le nom de Platon. Mais puisqu'il n'a rien compris de la philosophie, il est devenu la figure adverse de la philosophie.
En ce sens, Alcibiade n'incarne pas autre chose : il est l'opposé de la philosophie, donc de Platon.
Pierre NZONZI
Notes de l'éditeur.
Alcibiade (450-404, av. J.C.). Général et homme politique athénien, pupille de Périclès et disciple de Socrate. Il entraîna les Athéniens dans la désastreuse expédition de Sicile (415 a.v.J.C.); puis impliqué dans l'affaire des Hermès, il fut rappelé, mais traitre à sa patrie, il servit Sparte contre elle, passa au service de la Perse, abandonna alors la cause des Aristocrates qu'il servait en sous-main, se rallia aux Démocrates et rentra à Athènes (407 a.v. J.C.). Disgracié par les Trente, il finit par être assassiné sur l'ordre de Pharnabaze, satrape perse, auprès de qui, il s'était réfugié.
Expression : "Couper la queue du chien d'Alcibiade", veut dire, attirer l'attention sur soi par quelque excentricité. Allusion à une extravagance d'Alcibiade qui, possédant un beau chien, qui lui avait coûté très cher et qui faisait l'admiration d'Athènes, lui coupa la queue dans le seul désir d'attirer l'attention publique. (sources, Dictionnaire encyclopédique Quillet, 1965, p. 107).