Nous avons reçu un courrier électronique de Monsieur Mpania Jean dans lequel contenait une entrevue du chercheur  Mwayila Tshiyembe avec le journaliste Freddy Mulumba Kabuayi du journal Le Potentiel de Kinshasa. Nous connaissons Mwayila Tshiyembe depuis longtemps. En l’an 2000, au siège de l’A.C.C.T., à Paris, nous avions participé avec d’autres chercheurs à un colloque sur l’”idée d’une renaissance africaine comme paradigme de refondation du droit, de l’état, de l’économie, des sciences et des techniques“. L’intérêt de Mwayila Tshiyembe portait sur l’état, la nation en afrique et la constitution.  J’apprécie la personnalité de Mwayila Tshiyembe, sa vision du monde, de la science et de la société. Nous nous proposons de reproduire cette entrevue publiée par le journal le Potentiel, au risque de nous répéter, car elle renouvelle la problématique du champ du pouvoir entre le Savant et le Politique naguère posée par l’Allemand Max Weber ; c’est-à-dire le rapport entre l’intellectuel organique au sens de Gramsci et l’intellectuel de cour. 

Invité de l’émission ” Conscience historique ” sur Télé 7, Mwayila Tshiyembe analyse le système éducatif en RDC dont la dégradation se poursuit. Professeur d’université bénévole comme ses collègues de la diaspora au Congo-Kinshasa (Universités de Kisangani et Lubumbashi), il décrit la genèse du déclin de l’enseignement et de l’échec de l’élite intellectuelle ou politique. Comme pistes de solutions notamment, il propose non seulement l’engagement de l’Etat pour la promotion du savoir, mais aussi l’appui financier des privés à la recherche et à l’enseignement.

Vous vivez en Europe. Mais vous avez passé beaucoup de temps en RDC. Vous avez séjourné notamment à Lubumbashi et à Kisangani. Quel a été le motif de ce séjour ?
Je pense que nous avons tous une mission. Ce pays nous a donné la vie les uns les autres. Nous avons étudié grâce aux moyens de nos parents ou de l’Etat. Nous avons été boursier et nous pensons qu’après avoir étudié dans ce pays, enseigné ici et ailleurs, nous avons le devoir de rendre ce que la République nous a donné en venant en RDC comme bénévole pour enseigner gratuitement dans les universités du Congo où il se pose un sérieux problème d’enseignants, dans telle ou telle autre discipline. C’est la raison pour laquelle, depuis bientôt quatre ans, d’autres collègues des Etats-Unis, de Belgique, de France ou d’ailleurs et moi venons enseigner dans des facultés au Congo, notamment en sciences appliquées, en sciences sociales, en droit ou en médecine.
Donc, vous faites de l’apostolat…
On fait de l’apostolat parce que la situation de l’enseignement s’est dégradée. Notre devoir, quels que soient les horizons dans lesquels nous œuvrons, est de ne jamais oublier le Congo. Surtout l’avenir de la jeunesse qui est, à mon avis, l’avenir de ce pays. Par-delà nos problèmes personnels ou nos difficultés, nous pensons qu’il y a l’idée de se partager aussi l’expérience avec les populations congolaises qui souffrent dans ce pays.
Nous allons parler de l’élite intellectuelle et politique pour déboucher sur la formation parce que vous êtes aussi enseignant aux Universités de Kisangani et Lubumbashi. 49 ans après l’indépendance du pays, peut-on dire que l’élite congolaise a échoué?
Il est vrai que lorsqu’on regarde d’où est parti ce qu’on a appelé naguère le Congo-Belge qui, dans les années 58-59-60, incarnait le pays, on pensait naturellement que l’indépendance venue ou même avant son avènement, ce pays devrait être parmi les Etats d’avenir. Or, lorsqu’on compare le niveau où se situait le Congo-Belge de 1956 à 1960 et lorsqu’on voit à quel niveau se trouve le Congo dans l’échelle des Nations, on peut conclure, sans fausse modestie, que le bilan est globalement négatif. Pour la simple raison qu’indépendamment de la capacité individuelle des Congolais diplômés, ce pays est arrivé à l’indépendance avec 4 ou 6 diplômés. Au moment où l’Université nationale du Zaïre (Unaza) a été créée en 1971-1972 et à la fin des années 80, la quasi-totalité des facultés avait des enseignants zaïrois ou congolais. A l’exception, peut-être, de la faculté de Polytechnique. Mais pour le reste des facultés, la plupart des enseignants étaient Zaïrois ou Congolais. Ce qui est une performance pour un pays qui, au sortir de l’indépendance, n’avait que quelques universitaires.
Mais de quelle qualité ?
La difficulté est qu’au cours de trente-deux ans de Mobutu, sans compter les cinq premières années au cours desquelles le pays a connu des affres de déstabilisation de ses institutions et des rébellions, l’effort n’a pas été soutenu à la fois en matière d’enseignement, de recherche, et notamment, en matière de salaires ou de promotion des enseignants. Il y a eu une sorte de fuite en avant qui a fait qu’après avoir lancé la machine avec la réforme de l’Unesco au début des années 60 et à partir du moment où le projet même de Mobutu n’est pas allé au-delà de questions politiciennes, on a voulu restituer l’université dans ce qu’on avait appelé naguère l’Université nationale du Zaïre. On n’a pas respecté l’engagement qui était pris par l’octroi des bourses d’études, l’envoi des chercheurs congolais ou des assistants en formation pour présenter leurs doctorats et revenir enseigner au Congo. Tout le monde reconnaît que cette phase d’ascendance jusque dans les années 80 a été menée tambour battant. Cela malgré les difficultés survenues suite à la crise de 1973 lors du choc pétrolier et, surtout, lors de la Zaïrianisation qui est venue ruiner le pays. On a tenu comme cela jusqu’aux années 80.
Maintenant, pourquoi l’échec est-il global ?
On doit se souvenir que même les professeurs ont occupé des postes de responsabilité . Tandis que l’enseignement en tant que secteur n’a pas connu autant d’élan parce qu’à un moment ou à un autre lorsque le président Mobutu lui-même était au four et au moulin, il soutenait l’idée selon laquelle l’enseignement devrait être un secteur prioritaire. Dès qu’il a senti, vers les années 65 à 70, que l’enjeu n’était plus de développer l’enseignement et de lutter contre l’analphabétisme … et que l’université était devenue un lieu d’opposition par rapport à son idée de rester président à vie, il a commencé lui-même par casser l’outil qu’il avait mis place et qu’il avait soutenu. Compte tenu de salaires de l’époque qui étaient significatifs, pour ne pas dire, énormes, et en cassant cet outil de l’université qu’il a assimilé, à mon avis, à tort, à une rébellion ou à une révolte contre son idée de président à vie, il a démoli petit à petit ce qu’il avait lui-même monté.
La plupart des gens autour de lui, des enseignants, sont tombés dans ce piège. L’université a été démolie comme le reste de l’enseignement. Là aussi, on peut considérer que, même de bonne foi, des gens étaient partis de l’idée selon laquelle l’enseignement est un secteur clé. On ne pouvait donc pas le laisser entre les mains des étrangers. Mais l’université n’est pas seulement un bien public congolais, mais aussi un bien public universel. Et on ne peut pas faire de l’université une boutique nationale ou régionale, malheureusement, dans le prolongement de cette destruction que le pouvoir avait lui-même engagée.
Veut-on rendre Mobutu seul responsable ?
Mobutu n’est pas le seul responsable.
Mais chaque fois qu’on pose à certains professeurs, politiciens et même à certains écrivains qui ont servi le système la question de savoir pourquoi ils ne démissionnaient pas lorsque Mobutu agissait mal, ils disent que c’est la faute du système. Un système peut-il marcher sans acteurs ? N’y a-t-il pas une responsabilité des acteurs ?
La responsabilité est partagée. Bien sûr, il y a la dynamique de la structure du pouvoir lui-même et de la vision que le pouvoir a de l’éducation, par exemple. Donc, les moyens mis en œuvre pour atteindre cette vision est de la responsabilité des hommes et des femmes à qui la mission est confiée. Que veut-on faire de l’enseignement ? Quel type d’enseignement faut-il donner ? Dans quelle matière ? Y a-t-il une corrélation entre la recherche et l’emploi ? Ces questions n’étaient pas posées à l’époque où il y avait l’administration. Tous ceux qui terminaient ne se posaient pas ces questions. Or, ces questions sont posées aujourd’hui.
Mais par rapport à la responsabilité , il est donc imprudent de dire que le président Mobutu était le seul responsable de cette débâcle.
On constate que cela n’a toujours pas changé. Hier, c’était Mobutu. Quand celui-ci a quitté le pouvoir, les gens ont écrit des livres, de véritables brûlots, pour l’accuser de tous les maux. Et ces mêmes gens ont travaillé avec Kabila-père. On les voit avec Kabila-fils. Si demain, ce dernier quittait le pouvoir, on verrait les mêmes personnes avec son successeur. N’y a-t-il pas quelque chose qui ne tourne pas bien ?
Il y a plusieurs variantes dans ce que vous venez d’indiquer. D’une part, il y a le problème de la peur. C’est-à-dire, peur pour la situation dans laquelle beaucoup d’intellectuels, d’élites, enseignants ou non, ne veulent pas assumer la responsabilité de leurs charges. Un enseignant ou un intellectuel, c’est quelqu’un qui témoigne ! Or, témoigner demande du courage.
L’autre élément, c’est la lucidité et le savoir. Pour parler de quelque chose, il faut le savoir. Ce n’est pas parce qu’on est enseignant ou chercheur que l’on doit avoir des excuses. Tout le monde apprend. Donc, il y a aussi le fait qu’on soit en décalage avec les réalités de la recherche selon les disciplines. Ce décalage fait que, parfois, des gens sont ramenés à une sorte de routine qui entraîne le refus de contestation et la possibilité de se cacher dans des partis politiques ou bien dans des mouvements de propagande au lieu de dire au pouvoir la vérité pour l’aider à savoir. Parce qu’on ne peut gouverner sans savoir. Gouverner sans savoir, c’est vraiment tomber dans les pièges non seulement de l’ignorance mais aussi de la médiocrité. Or, la plupart des élites - enseignants ou non - sont attirées par l’appât du pouvoir.
Par ailleurs, il faut également tenir compte du problème de salaire. Suite à la misère dans l’enseignement, non seulement primaire, secondaire et universitaire mais aussi dans l’administration globale, le fonctionnaire est réduit en puissance, en termes de revenu. Le savoir a un prix. Il faut parler de doctorants qu’on a envoyés pour faire les recherches doctorales et revenir enseigner au pays. Tout cela prend non seulement du temps mais aussi a un prix.
Le comble est qu’un professeur d’université n’a même pas le minimum du salaire. En France, exemple, le salaire minimum est de 1.200 euros, soit environ 1.300 à 1.500 dollars. Imaginez-vous que quelqu’un qui a passé plus de trente ans à faire des études et qui rentre au pays, ne puisse même pas avoir le minimum de salaire d’un ouvrier français !
Le professeur Mudimbe avait mené une enquête en 1974, publiée dans la revue Zaïre-Afrique, sur les intellectuels zaïrois de l’époque. Il s’est rendu compte, dans ses conclusions provisoires, que l’intellectuel zaïrois n’était pas satisfait de son statut social. Alors qu’ils étaient bien payés. Le problème ne se situe pas au niveau de salaires, mais réside plutôt dans l’attirance ou l’attrait pour les honneurs…
Il y a des collègues ou même parmi nos maîtres qui n’ont pas voulu collaborer du tout avec Mobutu au sens de l’encenser et même de perdre une partie de leurs responsabilité s au sens de se laisser aller dans la propagande. Certains sont morts dans la misère pour avoir osé. Il faut le reconnaître aujourd’hui. Il faut également reconnaître que d’autres n’ont même pas osé. Il n’y a pas mal d’enseignants, des collègues, qui sont allés pratiquement à la fin de leur vie même universitaire pour n’avoir pas voulu se compromettre dans ce qu’ils considéraient comme, par exemple, se laisser aller et flatter Mobutu. C’était remettre en cause non seulement leur vision du monde mais aussi leur rôle d’élites intellectuelles. C’est-à-dire des personnes qui sont attentives à l’avenir au quotidien, sont critiques et font éventuellement des propositions à ceux qui gouvernent. Si on fait de propositions intelligentes, elles peuvent être mises en œuvre par un gouvernement ou une administration. Ce qui est une chose, par ailleurs, bonne pour améliorer la vie des Congolais. Or, en dehors de cette minorité d’enseignants qui n’ont pas voulu se détourner de leurs convictions, en restant intègres, toutes choses étant égales par ailleurs, le reste s’est évidemment engagé dans la vie politique et a goûté aux délices du pouvoir. Toutefois, il convient de faire remarquer qu’il y en a qui se sont fait engager par Mobutu et qui sont restés intègres intellectuellement. Ils ont fait ce qu’ils pouvaient des postes de responsabilité qui leur ont été confiés. Evidemment, une bonne partie d’entre eux s’est laissé entraîner dans la propagande. Attirés par le pouvoir, beaucoup ont privilégié d’être aux côtés du pouvoir non pas pour le servir et servir le pays. C’est-à-dire donner le meilleur d’eux-mêmes pour que l’on ne prenne pas de décisions à l’emporte-piè ce ; des décisions ou des lois non réfléchies sur le pays.
Evidemment, tout ceci est regrettable. La preuve est que l’enseignement continue à en souffrir alors qu’il y a eu des professeurs à la tête de ce ministère. Ce secteur était laissé dans un état de pauvreté jamais connu quand on compare même avec les pays qui sont autour du Congo. Ces pays n’ont pas de moyens économiques connus mais ils dépassent de loin le Congo.
Comment comprendre que, sur plus de soixante millions d’habitants, il n’y pas de gens qui puissent penser la société et faire en sorte que les choses changent. L’élite a démissionné. On voit toujours les mêmes choses. Ce qui revient donc à dire que le problème est ailleurs…
Il se pose aussi la ” question de leadership”. Un individu peut émerger dans sa société. Il est entraîné par une tradition, son charisme et sa vision du monde. On a eu, dans ce pays, des hommes comme Lumumba, Moïse Tshombe, Kasa-Vubu, Laurent-Désiré Kabila, Mobutu, Tshisekedi, etc. Toutes choses étant égales par ailleurs pour parler de l’actuel chef de l’Etat, tous ces hommes ont leurs qualités comme tous les leaders du monde. Mais le leadership lorsqu’il est individuel, c’est-à-dire un pouvoir exercé d’une manière solitaire, il devient un leadership destructeur. Cela dépend même de la capacité des Congolais à agir ensemble, c’est-à-dire comme les autres, des êtres pensants et libres, responsables de leurs actes. Et cette responsabilité est destinée, bien sûr, tant à la recherche du bien commun qu’aux intérêts individuels. Or, quand on regarde le cheminement d’hommes dont nous venons de parler, à un moment ou à un autre, on peut trouver qu’il y a une exception par l’absurde. D’où viennent-ils ? Que voulaient-ils pour ce pays ? Pourquoi ont-ils échoué ? Il y a sans doute des éléments extérieurs à la réalité congolaise, notamment la géopolitique mondiale ou la stratégie globale. Mais ils ont échoué dans ce pays parce qu’ils ont manqué de vision d’ensemble. Quel est le projet de société démocratique ? Quel est le projet de développement durable ? Quelles sont les valeurs essentielles que l’on doit partager entre gouvernants et gouvernés ? Quels moyens peut-on donner au pays pour atteindre ces objectifs ?
Il faut toujours regarder les choses en face. Or, pour n’avoir pas eu ce projet global d’ensemble et un consensus sur l’avenir, tout le monde parle. Prenons le cas du président Obama. Tout le monde est content de se gargariser du fait que la société américaine nous montre, aujourd’hui, un miracle : un Noir est élu dans un pays habité à majorité par des Blancs. Pensez-vous que, si demain, cela se passe au Congo ou dans un autre pays africain, on ne verrait pas de querelles de type médiéval et des conflits sur l’origine de son père, par exemple. C’est pour dire que, dans la mesure où la société congolaise n’est pas en concordance avec la société politique, celle-ci va dans une direction. La société, au sens clé du terme, va dans l’autre direction.
En conséquence, prenons des valeurs parce qu’on parle des anti-valeurs depuis des années 90, notamment la lutte contre la corruption. Entre ceux qui gouvernent et les gouvernés, la société globale et tout le peuple congolais partagent l’idée selon laquelle il faut lutter contre les anti-valeurs et la corruption. Mais chaque année, chaque régime, depuis Mobutu jusqu’aujourd’ hui, à commencer par le président de la République, le chef de l’Etat Joseph Kabila ou hier ses prédécesseurs, à l’instar de tous les gouvernements, dénonce les détournements des biens publics, la corruption et l’impunité, etc. C’est-à-dire que même les dirigeants au sommet de l’Etat sont conscients de ces réalités qui sont des anti-valeurs. Contrairement à ceux qui détournent. Cela institue une société chaotique où règne une sorte de précarité et d’insécurité. Les gens qui obtiennent les offres d’emplois, ceux qui occupent des cabinets ministériels, par exemple, ne sont jamais sûrs du lendemain. Le résultat est que quiconque a un poste de responsabilité va amasser autant qu’il peut parce qu’il ne sait pas s’il sera là dans un mois, deux mois ou trois mois. Et quand il aura amassé autant de moyens matériels et financiers, il est quasiment sûr de l’impunité. Si, au bout du compte, on se limite seulement à quelques journaux qui dénoncent tel ou tel, l’on ne verrait jamais quelqu’un non seulement traduit devant les tribunaux, mais ça sera le lynchage public, les on-dit, les mensonges et autres diffamations. On ne voit très rarement ces personnalités déférées devant les tribunaux parce que c’est seul le juge peut dire que tel a détourné ou non.
C’est comme si tout le monde a démissionné. Il n’y a pas de vision d’ensemble. Qui va nous aider à avoir une vision d’ensemble ? Parce qu’ailleurs, on pense société. Or, dans notre pays, il n’y a plus de “penseurs”. Comment, dans ces conditions, avoir une vision d’ensemble dans notre société ?
On peut avoir la vision de deux manières. Ou bien, des hommes et des femmes se consacrent à la recherche. Ils n’auront que cela comme métier. Leur devoir est de penser dans toutes les disciplines. Donc, chacun sait ce qu’il veut ou a envie de faire dans la discipline concernée. En ce moment-là, nous avons une production intellectuelle avec les idées, les projets et les propositions. Les politiciens, le champ politique ou les dirigeants politiques n’ont pas comme vocation de produire les idées. Aux Etats-Unis, en France ou ailleurs, ce n’est pas le métier des politiciens. Le métier des politiciens est d’agir. Donc, on attend des gouvernants l’action. Laquelle n’est pas amorcée dans l’improvisation ou même dans l’obscurité. Par contre, le rôle de l’élite est de produire des idées, des projets auxquels les leaders politiques ou chefs des partis politiques peuvent se référer. A partir de ce moment-là, une idée lancée sera la position sur telle ou telle autre matière, notamment l’agriculture, l’élevage, l’université, etc. Si cette idée retient l’attention de l’homme politique, elle peut devenir un projet politique soumis au pays et un programme du gouvernement si cette personne est élue.
Or, le fait qu’il y a eu des élus qui ont la pensée au sens de coordonner l’ensemble des réflexions qui aboutissent à des programmes et servir le gouvernement en termes de propositions et de projets, c’est ce qui fait le bonheur des pays développés ou ceux qui le sont moins, notamment les nouveaux pays industrialisé s. Il s’agit de mettre le cap sur la recherche pour que le savoir - même produit à titre individuel ou collectif - puisse avoir l’ascendant sur le pouvoir. Encore faut-il qu’il y ait un lien entre ceux qui gouvernent et ceux qui pensent et savent. Car gouverner, c’est prévoir. Et prévoir, c’est savoir. Donc, il y a un lien. Si ce lien n’existe pas, le résultat est que toute parole qui sortirait des milieux de ceux qui pensent risque d’être considérée par le pouvoir soit comme une menace, soit comme une déstabilisation ou une tentative de subversion.
En ce moment-là, se séparent les deux mondes qui auraient dû se rencontrer pour avoir une vision commune, l’un étant au service de l’autre. Et, si vous y ajoutez la marginalisation en termes de moyens financiers, de salaires et de conditions de vie ainsi que l’absence même de capacité de pouvoir accéder à un livre ou de publier même un article dans la presse, le monde de la recherche va s’étioler dans la misère et se marginaliser. La recherche n’étant plus prise en compte par le pouvoir, le résultat sera un divorce qui fait que les deux mondes, au lieu d’aller dans la même direction, vont en sens opposés.
C’est un constat qui mérite une question. Les hommes au pouvoir ont-ils besoin d’intellectuels et de la science ?
Evidemment, il n’y a aucune société qui peut le refuser. Le savoir est la première richesse des Nations pour la simple raison que c’est le seul domaine où l’on ne peut pas épuiser les gisements : la capacité intellectuelle, la manière de penser, de réfléchir, de chercher des solutions aux problèmes quotidiens des gens. Il est aussi un acquis pour le pays et pour un gouvernement. Dès lorsqu’il n’y a pas de lien de causalité entre ceux qui cherchent et ceux qui gouvernent, le divorce fait que la société s’étiole. On assistera à une situation de rupture qui ne permettrait pas au pouvoir de se ressourcer pour retirer la richesse la plus intarissable de la Nation qu’est l’intelligence collective des Congolais.
Il appert que ceux qui sont au pouvoir et la population n’ont pas besoin de la science et de leurs intellectuels. L’exemple le plus frappant c’est de voir que les gens continuent à faire montre d’une culture de la cueillette et de la main tendue. Ils pensent que l’on peut vivre grâce aux mines - sans faire de recherches - et à l’aide. On préfère faire appel aux experts extérieurs et non aux experts nationaux. Comment l’expliquez- vous ?
Cela est une question qui dérange. Bien entendu, le gouvernement n’est pas obligé si, à tort ou à raison, il pense que, sur telle discipline, les meilleurs ne sont pas parmi les Congolais. Des critères interviennent alors pour opérer des choix. Tout est difficile. On peut choisir un expert et un spécialiste en tel ou tel domaine. La question est de savoir à quoi cela sert. Quels sont les objectifs que l’on veut atteindre ? Qu’attend-on de l’expert à qui on demande un savoir ou un service ? Alors, si le gouvernement, à un moment ou à un autre, fait le choix parce qu’il ne peut pas trouver l’expertise ailleurs que chez les Congolais, on ne peut pas le blâmer. Mais si ces qualités peuvent être trouvées auprès des Congolais, il n’y a pas de raisons d’aller chercher ailleurs.
Cela nous ramène à cette dichotomie, à cette opposition, du moment où il y a une rupture entre le pouvoir et le savoir. Si les deux mondes qui auraient dû regarder dans la même direction, dans la même croyance, cèdent à la rupture et à la suspicion, on arrive à des situations que vous venez d’invoquer. Alors que, dans la quasi-totalité des pays du monde, on ne voit pas de situations où un gouvernement cherche des experts à l’extérieur alors qu’il a l’expertise à l’interne. C’est une difficulté pour nos pays. Dans les premières années ayant suivi l’indépendance, on avait pensé que ce pays n’avait pas sa propre expertise, ses propres universitaires ou chercheurs, etc. Eh bien ! 30, 50 ans après, pour ne parler que de l’anniversaire de ce pays, c’est incompréhensible qu’on aille chercher des experts à l’étranger alors que le pays en regorge ici et à l’extérieur de la République. On peut aussi comprendre que, peut-être, le gouvernement est obligé de respecter les conditionnalité s des bailleurs de fonds parce que ceux qui financent nombre de projets y recourent toujours. En ce moment-là, le gouvernement ne fait que subir leur pression. C’est là qu’il faut aussi démontrer qu’un gouvernement peut être souverain ou qu’il ne peut exercer sa souveraineté au sens des capacités à imposer, tout au moins ses idées, et les problèmes de conditionnalité s à ses bailleurs.
Lorsqu’un pays étranger ou une organisation internationale veut financer tel ou tel projet dans un pays, la moindre des choses est que le pays ait son mot à dire. Si celui qui propose l’aide maintient sa position, le refus des conditionnalité s est synonyme du non financement des projets. Cela me ramène à des querelles sempiternelles du néo-colonialisme et de l’impérialisme pour utiliser des termes assez vieux.
Revenons à l’enseignement, à la formation et à la recherche. Il est curieux de constater que, quarante-neuf ans après son accession à l’indépendance, un pays ne puisse pas s’occuper de secteurs tels que l’enseignement. On voit le pouvoir négliger le système éducatif que le colonisateur a mis en place. Comment justifiez-vous cette situation ?
Il y a eu plusieurs paramètres. Nous avons indiqué ce qu’ont été les premières années de Mobutu de 1965 à la fin des années 80. Tout le monde reconnaît une chose : on pouvait voir que, dans le projet national, un effort majeur a été consacré à l’université, à l’enseignement primaire et secondaire, etc. C’est incontesté. Bien sûr, il y a des décalages dans telle ou telle formations. Par exemple, l’équipement n’a pas suivi ou ce qui était acquis n’a pas été entretenu. Le décalage entre ce qu’on a acquis comme patrimoine et l’évolution, aussi bien dans l’éducation que dans tous les domaines, est profond. Pour l’enseignement, cela l’est autant pour les manuels, les laboratoires, les bibliothèques, etc.
Dans la mesure où les objectifs du gouvernement, notamment l’idée du président Mobutu de devenir un président à vie était devenue une priorité pour le pouvoir, les priorités de l’enseignement, la recherche et d’autres secteurs prioritaires comme l’agriculture proclamée ” priorité des priorités “, ont été rejetées. Au bout du compte, tout ceci a fait que dans la première période, un effort a été fait, mais cet effort n’a pas été maintenu dans la durée. Et lorsque les enjeux politiciens se sont mêlés pour garantir l’avenir du régime ou du pouvoir, le système Mprien (NDLR : Mouvement populaire de la révolution, parti unique instauré par Mobutu) a commencé à dévorer ses propres enfants. Le résultat, c’est le chaos que nous déplorons.
Mais on peut peut-être dire qu’à quelque chose malheur est bon. Lorsqu’au début des années 90 intervient la révolte populaire qu’on a appelée la Conférence nationale souveraine (CNS), une révolution que ce pays a comprise au niveau de l’enseignement primaire, secondaire et universitaire dont on ne parle pas, il y a eu une sorte de privatisation de l’enseignement. En effet, lors de la querelle entre le pouvoir et la CNS, les enseignants et les professeurs d’une manière générale ayant pris faits et causes pour le changement. L’ancien pouvoir a considéré cela comme une sorte de trahison. La CNS, avec l’opposition de l’époque, avait pris l’option de demander aux enseignants de manière temporaire de faire terminer les étudiants qui étaient en troisième graduat et ceux du cycle de licence avaient une période provisoire. Or, le provisoire dure jusqu’aujourd’ hui. Quel est le résultat du provisoire ? Je sais que si on avait demandé au président Mobutu ou à ceux qui l’ont succédé de privatiser l’enseignement, personne ne prendrait un tel décret, une telle loi. Pratiquement, l’université et l’enseignement secondaire et primaire sont entre les mains de parents d’élèves et d’étudiants qui sont les premiers maillons en tant que pouvoir financier.
Le deuxième élément est que l’université et l’enseignement primaire et secondaire ne vivent que grâce aux étudiants et aux élèves. Le deuxième pilier, ce sont les enseignants de l’école primaire, secondaire et de l’université sans lesquels rien ne serait entrepris. C’est une alliance de fait que l’Etat n’a jamais voulu. Ce qui fait que, aujourd’hui, l’enseignement primaire, secondaire et universitaire est un bien public appartenant aux enseignants, aux parents d’élèves, aux élèves et aux étudiants. Ce qui manque maintenant, c’est cette révolution tranquille pratiquement ignorée des étudiants, des élèves et de leurs parents ou des enseignants y compris ceux de l’université. Ils ne pensent pas que ce bien public est déjà dans leurs mains et dont l’existence est liée à leurs contributions réelles. Il reste maintenant à passer de la révolution tranquille, de fait d’une révolution de droit, c’est-à-dire, d’une révolution nationale de la République parce que l’éducation fait partie des 5 chantiers. Les parents, les étudiants et les élèves s’étant investis, il faut que la loi consacre cet investissement en partenariat entre parents d’élèves, enseignants et étudiants, toutes catégories confondues. En face, il y a l’Etat qui a défini ses responsabilité s de telle manière que la contribution financière des parents, l’engagement à l’apostolat pour les enseignants et l’engagement des élèves ou étudiants, à tous les niveaux, fassent en sorte qu’on puisse éclore le champ en créant les conditions en droit de ce partenariat. On propose à l’Etat, par exemple, de garder le champ définitionnel des missions de l’enseignement comme service public, les diplômes, le champ de l’enseignement (qualification, mérites, promotion des carrières, etc.). L’autre pilier, ne fut-ce que pour prendre l’enseignement supérieur, n’est pas seulement un secteur des enseignants, des parents et d’élèves ou étudiants mais des universités au sein desquelles il faut de l’investissement privé. Prenons, par exemple, le système de restauration universitaire. Dans tous les pays du monde, il y a des professionnels de la restauration. Il reste à faire que le champ soit ouvert à une négociation. Investir dans l’université, c’est gagner sa vie. Si les Congolais, spécialistes de la restauration, y mettent leurs moyens, ils pourront investir, par exemple, dans une université où il y a dix mille étudiants. Si vous garantissez sept mille repas chaque jour, matin, midi et soir, quelle affaire allez-vous faire ? Donc, on peut intéresser d’abord les Congolais, l’université étant un bien public local, la ville de Kinshasa et les investisseurs privés, tels que les transporteurs peuvent s’intéresser aussi à l’université. Imaginez-vous que quand vous garantissez à quelqu’un de transporter par jour dix mille étudiants chaque matin, midi et soir avec intervalles entre 14h00′ et 16h00′ ou entre 10h00′ et midi, c’est une garantie énorme pour les transporteurs qui signent de tels accords Et pendant, la période où les étudiants sont en vacances, les bus peuvent transporter tout citoyen. C’est un moyen énorme. En ce moment-là, l’université sera considérée comme une petite et moyenne entreprise ou tout ce qui est investi. Si les Congolais ne s’investissent pas ou ne veulent pas investir, on peut ouvrir le champ d’investissement aux étrangers.
L’université n’est pas seulement pour les privés, pourquoi l’Etat refuse-t-il de s’engager ?
Justement, dans la mesure où, jusqu’à ce jour, l’Etat a lâché prise et au regard de moyens qu’il peut déployer sur l’enseignement ou sur la recherche, la question est de redéfinir les conditions et les moyens de l’université par rapport à ceux de l’Etat. Si celui-ci ne peut pas, étant entendu la réalité économique et financière qui est de fait aujourd’hui, chacun dans sa rubrique devra faire ce qu’il peut. Pour rappel, cela fait vingt ans que l’enseignement primaire, secondaire et universitaire survit grâce à l’engagement financier des parents, des étudiants ou élèves et des enseignants.