1. Introduction. La professeure Rachel Bidja Ava enseignante au département de philosophie de l’Université de Yaoundé 1 (Cameroun) a consacré un ouvrage entier sur Hegel et ses rapports avec l’Afrique. Je vous donne la référence : “Hegel et le monde africain, Yaoundé, Presses universitaires d’Afrique, 2005. Le Professeur Amady Aly Dieng de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal) a aussi rédigé un livre sur la question soulevée : Hegel et l’Afrique noire. Hegel était-il raciste ? Dakar, Codesria, 2006. Le Capverdien Tavares Pierre avait soutenu en 1990 une thèse de doctorat en Sorbonne (Université Paris I), intitulée Hegel, critique de l’Afrique. Dans cette thèse, Tavares avait montré comment de son vivant, sur ses propres manuscrits, Hegel n’a jamais falsifié l’histoire de l’Afrique noire. Un autre ouvrage plus hermétique est celui de monsieur Mèdéwalé-Kodjo Jacob Agossou : Hegel et la philosophie africaine, Paris, Karthala, 2005. Pierre Nzonzi dans cet article nous restitue la sève de cet ouvrage.

2. Compte rendu. Voici un ouvrage sur Hegel, un de plus dira-t-on, par rapport à l’immense bibliographie que constituent les recherches sur le Philosophe du Concept. A la différence des autres écrits jusqu’ici connus, celui-ci suscite une attention particulière parce qu’il est écrit par un Africain et tente de montrer le lien qu’on peut établir entre philosophie africaine et philosophie hégélienne. En clair, l’ouvrage veut insister sur le fait suivant : en quoi la philosophie de Hegel, son Système peut-il éclairer l’Esprit africain pour lui permettre de l’aider à voir clair en lui-même ? L’ouvrage consiste donc à identifier l’effort hégélien dans son rapport qu’il peut entretenir avec la philosophie africaine.

Agossou indique d’emblée qu’il ne s’agit pas dans son interrogation sur Hegel d’ouvrir une problématique quelconque. Ce qui l’anime c’est la dialectique. C’est la Méthode dialectique de Hegel que l’auteur s’efforce d’ouvrir, en essayant d’en pénétrer les moments et le sens qui anime le dépassement des contradictions chez Hegel, contradictions que Hegel a repérées comme étant celles de son époque, en les poussant vers la véritable conception de l’Esprit, la Vie de l’Esprit.

Il faut dire d’emblée que l’époque de Hegel est une époque de crise, et ce qui s’empresse aussi de souligner Agoussou. En ce sens comme l’a bien souligné Gouliane (1), la philosophie de Hegel est une philosophie de crise qui s’efforce de dépasser la crise de son temps, cette crise est une crise de la « conscience de soi ».

L’idée de départ ainsi identifiée, Agossou pose le parallèle entre l’époque de Hegel et la conscience africaine en indiquant comment s’est déployée cette crise dans toute l’Afrique ( esclaves de toutes sortes : arabes et occidentaux ; influences de toutes sortes : religions et politiques venues des autres ). Agossou indique aussi les éléments qui ont poussé à la crise surmontée par Hegel ( Terreur révolutionnaire, romantisme, critique de la raison par Kant qui a donné selon Hegel, un idéalisme curieux, qu’il nomme l’idéalisme subjectif, que nous pouvons identifier comme un idéalisme séparatif de l’entendement et qui s’oppose à l’idéalisme absolu ou spéculatif de Hegel).

Partant de là, la problématique est posée. Il s’agit de suivre les contradictions de la conscience afin de les dépasser. En termes hégéliens, il s’agit d’ « exposer le mouvement réflexif de l’intériorité-extériorité de l’immédiat et du médiat ou la vie de l’esprit». Chez Hegel, ce mouvement qui s’assigne de dépasser les contradictions s’appelle la dialectique. C’est donc ce mouvement que tend à suivre Agossou dans son ouvrage. Autrement dit, il s’agit de repérer le projet hégélien dans son mouvement d’ensemble, c’est-à-dire faire l’examen du Système. C’est ce vers quoi s’achemine le discours de Jacob Agossou.

D’entrée de jeu, Agossou écarte, pour son examen, ceci pour des raisons qui lui sont propres et qui peuvent susciter discussions, les oeuvres de jeunesse de Hegel, les oeuvres de maturité qui commencent à partir de 1801. La Différence entre les systèmes philosophiques de Fichte et de Schelling, Droit naturel, Foi et raison ( 1801-1803). Il écarte même les Vorlesungen über die Philosophie der Weltgeschichte, qu’il ne prend qu’en seconde main. Ce choix est le sien. Beaucoup de spécialistes de Hegel l’on fait avant lui, des esprits éminents comme Eric Weil mais aussi A. Leonard. Ils considèrent que Les Leçons professées par Hegel à Iéna, d’abord, à Berlin ensuite, ne sont pas de la main du maître lui-même. D’autres avec J. Hyppolite pensent au contraire, qu’il faut regarder les Leçons de plus près pour cerner le mouvement complet du Système et même s’il le faut, pour comprendre la philosophie de Hegel. Ce qui intéresse Agossou c’est de s’atteler plutôt aux oeuvres systématiques de Hegel, ce que certains appellent les « Quatre Grands Piliers » du Système : Phénoménologie de l’Esprit ( 1807); Science de la logique (1812-1816) ; Principes de la philosophie du droit (1821) ; Encyclopédie des Sciences philosophiques ( 1817-1827, 1830).

Pour atteindre son objectif, Agossou ne ménage pas ses efforts. Il ne prend pas le parti de la facilité. Au contraire, cet homme aime la difficulté et évite la voie de la synthèse. Il pénètre sur le terrain difficile de Hegel autour de la question de l’Esprit, examine comment chez Hegel, l’Esprit s’incarne dans la philosophie dans les tous niveaux de la conscience, et comment cet Esprit dans son auto-mouvement affirme la philosophie comme Système. Sans oublier que ce qu’on appelle Système n’est pas autre chose que la réalisation du vrai. Le vrai est le tout, le Savoir absolu, c’est-à-dire « l’esprit qui se sait soi-même dans la figure de l’esprit, ou le savoir conceptuel ». Plus clairement : « Cet esprit, partout présent dans toute l’oeuvre (de Hegel) surgi et apparu en première instance dans la forme de la conscience, s’est montré à la fois la raison et la raison d’être du système qu’il parcourt en son extension comme en sa compréhension ». Voilà l’itinéraire de la Science de Hegel que Jacob Agossou a parcouru.

On arrive donc à la fin de l’ouvrage et on se demande quel rapport avec la philosophie africaine ? En tout cas, il n’y en a pas, parce que Jacob Agossou n’identifie pas la philosophie africaine pas plus qu’il ne nous éclaire sur la manière avec laquelle nous pouvons envisager ce rapport : Hegel et philosophie africaine. A y regarder de plus près, l’ouvrage aurait pu s’intituler Le Système hégélien au lieu du titre que l’auteur lui a donné. Il faut dire encore que cela n’est pas vraiment exact, parce que Agossou ne cherche pas uniquement à faire sortir l’esprit du système hégélien, mais plutôt à suivre la progression dans l’auto-réalisation de la chose. C’est cela qui explique même, qu’il n’y a pas proprement dit dans cet ouvrage aucune référence bibliographique africaine. Le titre du livre est-il donc abusif  ? Non.
Agossou a indiqué très clairement qu’il ne cherchait pas à donner sens ni à interpréter quoi que ce soit pour donner direction à quelque chose qui ne doit pas se prendre pour ce qu’elle n’est pas, et qui peut infirmer la réalité. Agossou laisse ce dessin à ses maîtres ( p. 62). Ce qui l’importe est de lire Hegel.
Agossou veut seulement lire Hegel, il veut l’accompagner dans son expérience. Agossou veut expérimenter l’expérience de l’expérience du Concept, en partant de son point de départ jusqu’au bout de cette expérience. Les choses se passent comme si Agossou voulait réécrire La Logique. Cette expérience dans laquelle il s’identifie est nécessaire pour saisir ce qu’il tente de nous dire. Il voyage dans le corpus hégélien et déploie toutes les catégories hégéliennes qui donnent un peu le sentiment de lourdeur au discours, les redites le confirment ; toutes ces choses sont nécessaires parce qu’Agoussou a le souci de nous faire suivre le chemin parcouru par Hegel. Cette manière de procéder relève d’une pédagogie sûre et pragmatique, qui n’est pas autre chose que l’attention qu’il porte au discours pour ne pas en dénaturer le sens. Agossou est un penseur subtil qui inspire la nature même de Hegel, qui donne aux hommes une nourriture toujours difficile d’accès.
Ce que Jacob Agoussou veut dire aux Africains, en essayant de poser avec pertinence la saisie du contenu du Système comme forme d’introduction rigoureuse et générale, c’est qu’ils doivent se tourner vers Hegel, mais pas vers un autre que lui, s’ils veulent un jour accéder à la philosophie. Hegel est l’avenir. Il n’y a pas de vrai penser que chez lui et lui seul peut les faire accéder au Vrai, lieu de la solution de la crise, lieu d’affirmation de soi à soi-même. C’est en s’appliquant à Hegel avec courage et fougue, qu’une philosophie africaine, claire peut surgir un jour, celle qui va nous permettre d’atteindre un Résultat ou le Vrai dans son élément propre.

Pour Agossou il n’y a pas de doute là-dessus. Hegel n’est pas seulement celui qui lui enseigne la philosophie, il est aussi la Philosophie à lui tout seul. Hegel est l’incarnation de la philosophie, il est cette philosophie qui convient aux africains, cette philosophie nécessaire pour la réalisation de leur propre être : philosophie africaine et philosophie hégélienne dès lors peuvent devenir - le devenir comme résultat de la dialectique - identiques, c’est-à-dire avoir le même impact dans la conscience, si et seulement si les Africains eux-mêmes veulent en faire l’expérience. Agossou nous invite à cette expérience là. Son ouvrage apparaît dès lors comme une invitation à la philosophie.

Pierre Nzonzi

(1) C. I. Gouliane, Hegel ou La philosophie de la crise, Paris, Payot, 1970. N.D.E.

Ecrit par bocage dans : sciences philosophiques |

5 commentaires »

  • gomis mohamed

    Salut à tout le monde. Je suis élève en terminales s2 et j’ai un exposé. Et je voudrais de l’aide de votre part. Voici le plan de l’exposé :
    Thème : PROBLEMATIQUE DE LA PHILOSOPHIE AFRICAINE
    INTRODUCTION
    I - thèse de l’existence d’une philosophie africaine
    II - les détracteurs de l’existence de la philosophie africaine
    III - dépassement de la poblématique
    CONCLUSION
    merci de m’envoyez votre avis par email ligalize88@hotmail.com

    Commentaire | 11 mars 2009
  • aissatou thioro faye

    je voudrais dire pourquoi Hegel pense que l’Afrique ne fait pas partie de l’histoire. Alors qu’on sait que c’est l’Egypte qui a la première fois élaboré l’idée de philosophie, si bien que les Grecs ont aussi un grand mérite.

    Commentaire | 18 décembre 2009
  • arona

    salut je suis éléve en L1.Et je voudrais de l’aide car j’ai un exposé portant sur le sujet suivant:
    théme:PROBLEMATIQUE D’UNE PHILOSOPHIE AFRICAINE

    INTRODUCTION:L’origine du debat

    I-Thése de l’existence d’une philosophie africaine

    II-Les detracteurs de lexistence d’une philosophie africaine

    III-Le depassement de la problematique

    CONCLUSION
    vous pouvez m’envoyé le message sur l’email suivant ronesuperstar@hotmail.fr

    Commentaire | 14 janvier 2010
  • salut je suis élève en terminale j’ai un éxposé sur la philosophie africaine ,je veux une aide.
    1- introduction
    2-les préjugés racistes
    3-l’ethnophilosophie
    4-la critique de l’ethnophilosophie
    5-la contre critique
    6- conclusion
    vous pouvez m’envoiyé votre avis sur:almouzaz@yahoo.fr
    merci!

    Commentaire | 20 novembre 2010
  • la philosophie aujourd’hui n’a pas de frontière .
    Pourquoi parler d’ethno-philosophie pour les africains?
    le père Tempels ne saurait déterré une nouvelle forme de
    philosophie pour imposer aux africains ,alors que philosophie se veut comme une réflexion permanente. Bravo aux philosophes africains(Marcien Towa ,Njoh Moelle Ebenezer…)