couvmpeloProgressivement, des chercheurs africains, des essayistes congolais débroussaillent de nouvelles pistes de recherches en anthropologie, en sociologie, en droit, en philosophie et dans la médecine de tradition africaine ; hors des sentiers battus du nominalisme scientifique répandu dans les universités d'Etat en Afrique. Afin que l'Afrique s'arrache du sous-développement, l'université africaine doit accompagner le développement du continent en inscrivant dans ses programmes, des travaux de recherche, des enseignements inféodés aux cultures africaines. Tel fut le débat interrompu que nous amorçâmes avec Ta Kiaku Bunza, premier recteur de l'université Simon Kimbangu au Congo. L'enseignement de la médecine de tradition africaine doit être inculturé à la médecine moderne. Pour guérir les patients arabes de l'Algérie et de la Tunisie coloniales, Frantz Fanon réinterpréta le discours de la psychiatrie institutionnelle dans le cadre de leurs vécus culturels. Le mode de production colonial offrit aux Africains un enseignement de déculturation (1). La culture véhiculée dans les manuels scolaires proposés aux jeunes Africains récusait absolument les modes de penser africains comme une non-culture, pour leur substituer la seule kultur occidentale. Avec les indépendances, les Africains vont résister. Ils vont rectifier l'injustice, la dépossession culturelle du peuple africain. Discours sur le colonialisme fut un pamphlet rédigé par Ta Aimé Césaire contre l'esprit du colonialisme, l'esprit de négation de la diversité culturelle. La période post-indépendance jusqu'aujourd'hui est définie comme une période d'acculturation. Les jeunes Afiicains, les cadres africains ont assimilé la culture occidentale comme instrument ou moyen d'existence. Ils y ont été convertis bon gré mal gré, selon la thèse de la conversion de Mudimbe. L'aliénation n'est plus substantielle comme dans la période coloniale. Mais le sujet aliéné culturellement ne peut pas inaugurer. Il ne peut pas contribuer au développement de la science et de la technologie. Son cerveau est formaté dans un modèle hétéronome à la quête de la vérité. L'hétéronomie est "l'état de la volonté qui reçoit passivement sa loi d'une autorité extérieure ou d'une impulsion étrangère à la raison "(A. Cuvellier, nouveau Vocabulaire philosophique, Paris, Armand Colin, 1956, p. 87). Une nouvelle période, celle d'inculturation fait éruption. La greffe occidentale craque au poids des traditions et des racines africaines. Il s'agit de revaloriser les cultures africaines pluri-millénaires, les inféoder dans de nouveaux dispositifs politiques. Ta D'Oliveira Nkounkou est Congolais. Elevé aux traditions matswanistes, il vient d'écrire en deux tomes un ouvrage de philologie congolaise, intitulé Kongo, Langue et Mystères (2). A le lire de plus près, on pourrait plutôt intituler cet ouvrage, Ontologie du Kingunza. L'auteur ne s'en cache pas d'après le sous-titre du tome un : "Les portes secrètes du ki-ngunza". En inaugurant la philologie congolaise d'expression kongo, Ta Nkounkou étudie la vie sociale et intellectuelle des Kongo, en puisant dans la langue kongo. La philologie est séparée de la linguistique. Elle essaie de construire le concept à partir de l'empiricité de la nébuleuse irrationnelle. Ta Nkounkou étudie la lexicographie, l'étymologie et les interprétations parémiologiques, mais mieux encore, le "comment enraciner l'esprit scientifique en milieu congolais d'expression kongo". Le récent ouvrage de Mpelo Adolphe Tsiakaka , La Médecine koongo (3), poursuit l'objectif du deuxième tome de l'ouvrage de Ta Nkounkou : la médecine de tradition congolaise. L'ouvrage de Mpelo Tsiakaka est une propédeutique à l'enseignement de la médecine au Congo. Beaucoup de travaux de recherches en biologie, zoologie et chimie furent élaborés au Congo-Brazzaville et en France (Bondy) par les équipes de l'ORSTOM, l'office français de recherche scientifique et technique outre mer : - Armand Bouquet, Féticheurs et Médecines traditionnelles du Congo-Brazzaville (mémoire ORSTOM, n°36, 1969) ; - Armand Bouquet, Plantes médecinales du Congo-Brazzaville, Paris, ORSTOM, 1972; -A. Fournet, Plantes médecinales congolaises, Paris, ORSTOM, 1979 ; L'ACCT, l'agence de coopération culturelle et technique (France) édite une revue de Médecine traditionnelle et pharmacopée dirigée dans les années 1988 par le professeur E. J. Adjanohoun de l'université de Bordeaux (France). Il a également édité un "vidal" de la médecine de tradition et de la pharmacopée congolaises, Contribution aux études ethnobotaniques et floristiques en République Populaire du Congo, Paris, 1988. Ces travaux techniques ont irrigué l'industrie pharmaceutique occidentale. Le travail de Mpelo Tsiakaka est inaugural en ce sens où sa pédagogie s'enracine d'abord dans l'imagerie populaire congolaise, renoue avec les comportements épistémiques du peuple (4) pour préparer l'apprenant à affronter avec plus d'assurance, de clairvoyance, d'audace les thèmes les plus techniques de la biologie et de la médecine. Nous signalons un travail empirique Makaya Ma Nsi(Les plantes médecinales du pays), de Tata Paul (5), écrit en kikongo, distribué dans les marchés populaires de Brazzaville et de Kinshasa, trésor des bibliothèques de nos parents. Sous la direction de Paulin J. Hountondji des Intellectuels béninois organisèrent des recherches sur les savoirs endogènes (6) de tradition culturelle béninoise. L'évènement fut exceptionnel, car le philosophe béninois s'est beaucoup illustré sur son scepticisme à l'égard de la philosophie africaine en invalidant l'hypothèse Saphir-Whorf selon laquelle, "Il y a dans chaque langue une vision du monde particulière". Cheikh Anta Diop en élaborant "Comment enraciner la science en Afrique" (7) avait insisté sur l'interprétation des termes scientifiques et techniques en langues africaines. Mais il n'avait pas beaucoup travaillé sur la formation de l'esprit scientifique, le passage de l'intuition à l'entendement, de l'émotion à l'élaboration des concepts.

Dans le même ordre d'idées, on nous signale un ouvrage rare de Ta Rudy MBemba, Le muntuisme (8).Une étude sur l'esprit des lois et le kimuntu ou l'humanisme intégral chez les Kongo. L'université libre du Congo-Brazzaville du professeur Mackouta-Mboukou, l'université de Luozi, l'université de Mbanza-Ngungu fondée par le député Kiakwama, l'université de Simon Kimbangu en République démocratique du Congo trouveront dans cette trilogie éditoriale, Nkounkou - Mbemba - Tsiakaka, de nouvelles matières pour refonder l'enseignement universitaire aux Congo. On peut parler de l'émergence d'une nouvelle discipline de la théorie de la connaissance, la kongologie, , une phénoménologie censée préparer les étudiants congolais à l'esprit de la biologie animale et végétale, voire moléculaire. Ta Fouraste (9) circonscrit le statut scientifique de la médecine de tradition de la manière suivante : "Les médecines de tradition culturelle sont basées sur l'unité psychosomatique de l'homme en relation avec le milieu naturel et surnaturel ; ce qui explique l'origine des symptômes, les modes thérapeutiques, la hiérarchie des praticiens traditionnels en fonction des rôles qu'ils ont dans les rapports de l'homme avec le milieu. Le guérisseur assure la synthèse des systèmes de compréhension pathologiques, thérapeutiques et de relations psychosociales" (p. 67). Au chapitre huit, Mpelo Tsiakaka aborde les cinq voies ou manières de formation d'un médecin, d'un nganga-mkisi. En herméneuticien, il préfère le terme d'initiation à celui de formation. L'initiation par héritage (nous pensons au mathématicien autodidacte allemand Hermann Günther Grassmann, initiateur de l'algèbre linéaire); L'initiation après une maladie ; l'initiation à la fin d'un cure ; L'initiation par l'apprentissage développée en Occident et enfin l'initiation par élection. Nous reproduisons une page originale de l'ouvrage de Mpelo Adolphe Tsiakaka, portant sur la formation d'un médecin de tradition par élection. Initié à l'enseignement de la stylistique, nous avons adapté le texte de Mpelo Tsiakaka en éliminant quelques pronoms relatifs ayant alourdi le texte. Pour la graphie de mots kongo, nous nous sommes conformé au texte (10) adopté par les chercheurs congolais de l'université Marien Ngouabi (Congo-Brazzaville). "L'élection est un message des ancêtres. Elle indique à l'homme choisi, appelé à devenir nganga, la possibilité, désormais, de soigner telle maladie. Elle se fait soit par le rêve, soit par la maladie (la foie, les oedèmes, etc.). Quand il s'agit de la voie du rêve, un ancêtre, par exemple, fut nganga-mpiatu, mort avec son savoir sans avoir eu le temps de le léguer à un membre de famille. Il va le transmettre à une personne de la famille aimée ; il la choisit pour continuer sa pratique. Cette initiation, par le rêve est progressive et longue. La personne choisie croyant vivre un rêve, subit, sans pour autant s'en rendre compte, toute une formation. L'ancêtre lui indique la manière, d'une part, de faire le diagnostic, d'autre part, de se comporter dans la société, particulièrement sa déontologie et son éthique, etc. Les aptitudes acquises se manifestent totalement après un long processus d'apprentissage. La personne initiée, elle-même, change également. Elle finit, avec le temps, par conforter tout ce qu'elle a reçu du­rant toute sa secrète initiation, en donnant le meilleur d'elle-même. Ce sa­voir est un don héréditaire de cette famille ; il ne s'éteindra pas tant qu'elle aura en son sein des membres. La folie est, parfois, le signe d'une élection. La personne désignée par les ancêtres pour commencer un travail de nganga ou bien, comme dans le cas du rêve, pour suivre celui d'un parent défunt, passe par cette épreuve dou­loureuse : le néophyte quitte le village, pour séjourner dans la forêt pendant de longs jours. D'où l'expression kongo, « il est entré en forêt », kotele sangi, symptomatique de la folie. Dans la fo­rêt, dans la solitude, mais en contact avec les ancêtres, se déroule la véri­table initiation, la découverte des plantes pour soigner telle ou telle maladie, et l'acquisition du pouvoir de « voir » et « d'entendre » ce que les autres ne voient et n'entendent pas. L'initiation par le rêve ou par la maladie est plus ou moins longue. Elle peut durer de deux à cinq ans, au cours desquels sont transmises au néophyte non seulement des recettes médicales, mais on note aussi une évolution de sa personnalité vers une plus grande maturité et l'acquisition de qualités parti­culières ou exceptionnelles." pages 155-156.Bibliographie. 1. Voir Alain Blérald, Négritude et politique aux Antilles , Paris, éditions caribéennes, 1981. 2. Nkounkou D'Oliveira, Kongo, Langue et Mystères, deux tomes, Lille, éditions NK, 2007. En quatrième page de couverture, nous lisons : " [...] Dévoilant le fondement de la spiritualité africaine et particulièrement celle héritée du royaume "kongo", il nous offre le sompteux code d'assimilation de la sagesse du "ki-ngunza". Désormais, disposant des outils inédits de recherche et de travail, nous pourrons à chaque instant, par nos inspirations, retrouver et équilibrer le centre de notre être en détruisant les barrières de l'ignorance, et par nos expirations, graver dans le temps et l'espace les valeurs de vie et du bonheur universel". 3. Adolphe Tsiakaka, La médecine Koongo, sources, concepts et pratique actuelle, Strasbourg, éditions du Signe, 2008. 4. Voir M'Boka Kiese et Mawawa Kiese, Hommage à Cheikh Anta Diop, Paris, Paari, 2004, p. 127. 5. Tata Paul, Makaya Ma nsi, Editeur - Pères Redemptoristes, Mbanza-Ngungu, Treizième tirage, Imprimerie Saint Gérard - Matadi, 1969. 6. Les Savoirs endogènes, Dakar, Cordésia, 1994. 7. Cheikh Anta Diop, "Comment enraciner la science en Afrique", Bulletin de l'IFAN, t. 37, série B, n°1, 1975, Dakar. 8. Rudy MBemba dya Benazo-Mbanzulu, Le muntuïsme : l'humanisme intégral africain, Paris, Société des écrivains. Un résumé de cet ouvrage tiré du catalogue de l'éditeur : "Si le muntu est défini comme étant "l'homme civilisé" avec des valeurs qui, pour certaines d'entre elles, sont universelles, le Muntuïsme cherche, au delà de l'idéal humain, à faire de l'homme un dieu, c'est-à-dire, un être certes humain, mais qui toutefois tend à se rapprocher de son Dieu créateur Nzambi-Mpungu, par une compréhension parfaite de sa part des principes et lois qui régissent l'univers. En d'autres termes, il devient un canal de diffusion et de transmission de la connaissance intégrale qui libère l'être humain des contraintes qui l'empêchent d'atteindre sa pleine évolution tant spirituelle que matérielle. " (Société des écrivains, catalogue n° 21, 2008, p. 115). 9. Raymond François Fouraste, "Pour un essai de définition des médecines de tradition en Afrique de l'Ouest, Médecine traditionnelle et pharmacopée, Paris, ACCT, vol. 2, n°1, 1988, p. 67-71. 10. J. Ndamba et B. Nkunku, Propositions pour l'orthographe des langues congolaises, Département de linguistique et de littérature orale, Faculté des Lettres et des Sciences humaines, Université Marien Ngouabi, Brazzaville, Congo, 24 novembre 1979, 12 pages.

M'BOKA Kiese