Par M'Boka Kiese

Résumé
. Dans la fiction camerounaise (1), Muna Moto, Dikongue Pipa Jean Pierre, son réalisateur place les fondements de l'union conjugale dans la tradition de la dot.  L'union amoureuse entre Ngando et Ndome est balayée par le mariage forcé de Ndome avec Mbongo, l'oncle de Ngando.

Abstract.
In the Cameroonian fiction (1), Muna Moto, Dikongue Pipa Jean Pierre, his director places the foundations of the marital union in the tradition of the dowry. The loving union between Ngando and Ndome is annihilated by the Ndome's forced marriage  with Mbongo, the uncle of Ngando.

Zusammenfassung. In der kamerunischen fiktion (1) stellt Muna Moto, Dikongue Pipa Jean Pierre, sein Regisseur die Gründe des Ehebundes in der Tradition der Mitgift. Die verliebte Union zwischen Ngando und Ndome ist durch die Heirat gefegt, die von Ndome mit Mbongo, dem Onkel von Ngando gezwungen ist. 

1. Le Ngondo.
Au commencement de Muna Moto l'acteur principal, Ngando, assiste aux festivités du Ngondo. C' est une fête traditionnelle célébrée par les populations de Douala sur les bords de Wouri, fleuve côtier au sud du Cameroun. Le Ngondo revitalise le lien spirituel des clans Douala avec leurs ancêtres selon la prédication du poète sénégalais Birago Diop dans Souffles :   
      
"Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres ,munamoto
La Voix du Feu s'entend,
Entends la Voix de l' Eau.
Ecoute dans le Vent,
Le Buisson en sanglots:
C'est le souffle des ancêtres.

Ceux qui sont morts ne sont
jamais partis :
Ils sont dans l'Ombre qui s'éclaire
Et dans l'ombre qui s'épaissit.
Les morts ne sont pas sous la
Terre :
Ils sont dans l'Arbre qui frémit,
Ils sont  dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l'Eau qui coule,
Ils sont dans l'Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans
la Foule :
Les Morts ne sont  pas morts [...]"

2.L'enlèvement de l'enfant.
Poussé au désespoir, Ngando va blasphémer l'éthique du Ngondo. Dans la foule en liesse, Ngando perçoit au loin son ex-fiancée Ndome portant une enfant, Giselle, dans ses bras. Il s'approche d'elle ; tel un lion à l'affût de sa proie , il kidnappe l'enfant et s'échappe à grandes enjambées. Par sa conduite malheureuse, Ngando brise le cordon ombilical liant le peuple Douala à ses valeurs originelles. Mais n'allons pas vite en besogne. En vérité cette enfant appartient à Ngando. Il en est le géniteur. Il l'avait conçue avec Ndome son amie d'enfance. Mais comme ils ne furent pas mariés, l'autorité paternelle en revenait à Mbongo, son oncle, époux légitime de Ndome.

3. Relations conflictuelles Oncle - Neveu.
Muna Moto est une fiction, car Dikongue Pipa transcende, je n'avancerai pas le verbe trangresser, les traditions africaines. D'habitude les conflits Oncle Neveu se circonscrivent aux questions iatroclaniques d'héritage  et de pouvoir. Si un oncle convoite la femme de son neveu, nous baignons dans la condition sénile de compère chien évoquée par les fabulistes kongo : "Mbua ka kuma makonko, bununu bu m'bakidi " (Quand le chien se met à chasser des sauterelles, c'est signe de vieillesse).

4. Les fiançailles de Ndome et Ngando.
Ndome et Ngando s'aimèrent depuis leur tendre enfance. Les deux jeunes amoureux envisagèrent même de se marier. A l'issue d'une cérémonie coutumière, le père de Ndome recueillit le vin d'alliance apporté par la famille de Ngando. Puis il bénit sa fille. Ndome fut ainsi fiancée à Ngando. Pour actualiser leur mariage, Ngando devra s'acquitter de la dot. Chez les Kongo, à l'issue de ce premier vin "kakidika lupangu" (fermer l'enclos), Ndome n'aurait pas pu être promise à un autre homme. Elle appartiendrait exclusivement à Ngando. Mais le père de Ndome subodora l'incapacité de son beau-fils :

- J'ai beaucoup souffert pour épouser la mère et élever la fille ; je ne sais pas si le prétendant sera à la hauteur.

D'après le système matrilinéaire, l'autorité juridique sur un enfant est assurée  par son oncle maternel. Le Neveu hérite de ses biens et lui succède au pouvoir. Quand l'âge de se marier approcha, Ngando, orphelin, se tourna naturellement vers son oncle ; afin que celui-ci l'aidât à rassembler la dot réversible à sa belle-famille. Son oncle s'y opposa.

5. La dot onéreuse
.
Tout au long du film, le cinéaste Dikongue Pipa nous décrit les sacrifices consentis par Ngando pour accumuler en vain un capital nécessaire. Débrouillard, il exerçait tantôt le métier d'artisan pêcheur, tantôt celui de bûcheron. Ses affaires ne marchaient pas bien. Il vivait encore chez son oncle Mbongo. Ses activités professionnelles lui permettaient tout juste de subsister, d'entretenir sa force de travail. Ngando n'y parviendra jamais à constituer l'onéreuse dot. Son oncle Mbongo fut polygame, riche sans enfants. Le mari imputait cette stérilité dans son foyer conjugal à ses multiples épouses. Il était animé d'un désir d'enfants, d'héritiers. Il entreprit donc d'épouser une jeune femme susceptible de lui assurer une descendance. Comme le cabri paît à son lieu de villégiature, son regard fut porté sur Ndome, la fiancée de son neveu déjà enceinte. Mbongo le savait-il ou non ? Quoi qu'il en soit, il tentera de persuader son neveu de lui céder sa dulcinée. De toutes façons il ne lui léguera pas les moyens, en tant qu'oncle, de payer sa dot.

6. Le mariage forcé.
En se passant de Ngando et du consentement de Ndome, en foulant au pied les traditions du Ngondo, l'oncle Mbongo, va directement exposer ses intentions de mariage à son futur beau-père. Homme avisé et bon corrupteur, il apporte des présents, des dons au père de Ndome ainsi qu'à sa mère. Dikongue Pipa nous invite à la scène de marchandage de Ndome :

- Mon cher Mbongo, mon choix est formel ; je te destine ma fille.

Ndome abdique au pagne que lui aurait affecté son futur époux Mbongo pour négocier son corps ou son sort. Furieux et humilié devant son nouveau gendre, le père s'avance vers elle pour fléchir sa fierté naturelle sous le joug de la nécessité. Nous paraphrasons volontiers Jean-Jacques Rousseau. La violence séculière de l'homme l'emportera sur l'innocence féminine. Ndome sera bastonnée par son père. L'affaire sera conclue contre sa volonté. Pour sauver son amour de jeunesse, Ndome aurait pu contester en justice ce mariage forcé. Mais avait-elle les ressources morales pour  se retourner contre son propre père ?   Ndome deviendra la quatrième épouse de Ndome. Ngando arrivera à la capturer et rêvera de s'envoler avec elle vers des horizons lointains. Parfois, le rapt amoureux réussit avec le consentenment de la femme. Mais dans Muna Moto, la formule pascalienne subit un démenti : "La raison a ses coeurs que le coeur ne connait pas ". Impuissant, esseulé, Ngando..., nous voyons apparaître des Agents de police pour reprimer son action,... Ngando est rattrapé puis emprisonné.

7.Questions juridiques attenant à la grossesse prénuptiale de Ndome.
Le rôle des juridictions civiles est inexistant dans Muna Moto. Pendant sa période de fiançailles avec Ngando, Ndome était tombée enceinte :

"Pour tenter d'échapper à ce mariage dont elle ne voulait pas, [Ndome] avait tout tenté ; elle avait même sacrifié sa virginité à Ngando dans l'espoir que le déloyal concurrent ne voudrait plus d'une femme "déshonorée"" (2).

Elle portait le sang de Ngando dans ses entrailles.  Lors de son mariage forcé avec Mbongo, sa famille avait pu dissimuler sa grossesse précoce par un subtil agencement de pagnes et de vêtements autour de sa taille. Selon nous, Mbongo, le nouveau prétendant ne s'en aperçut pas.  Ngansop est d'un avis contraire :

"[...] ce satrape au petit pied avait réagi d'une façon parfaitement inattendue : au lieu de se désoler de la nouvelle situation de Ndome, il s'en était d'autant plus réjoui qu'il était devenu vite évident que la jeune femme était enceinte" (ibidem). 

Chez les Baluba du Kasaï (3) en République Démocratique du Congo, l'accès de la nouvelle mariée dans le clan de son mari est subordonné à un examen physique des seins pour reconnaître l'état de grossesse que la femme tendrait à cacher. Les personnes habilitées à examiner la future mariée sont : la grand'mère du mari et les femmes de ses grands-frères. Dans la situation de Mbongo, selon notre version, ses premières épouses en tant qu'aînées du foyer conjugal, auraient dû jouer ce rôle "d'inspectrices" de la nouvelle mariée, par amour pour leur mari. Il ne revenait pas à Mbongo de se préoccuper de ce genre d'épreuves féminines. La législation  du mariage civil a retenu cette coutume en exigeant des futurs mariés un examen médical complet prénuptial. Bête et idiot, Mbongo  épousa une femme "enceintée par un autre homme" (cet africanisme est volontaire), en l'occurrence son propre neveu Ngando. Tel est pris qui croyait  prendre.
Mais à qui appartient l'enfant ? Dans le droit coutumier négrafricain d'influence matrilinéaire, avant le payement intégral de la dot, si la femme tombe enceinte de son futur mari, celui-ci n'a pas le droit de reconnaître l'enfant à naître ;  il est attribué exclusivement au lignage de la mère. Dans Muna Moto, l'enfant  appartient à Ndome. Mais comme  celle-ci est devenue l'épouse légitime de Mbongo, l'autorité parentale commune revient à Mbongo et à Ndome. Cependant dans la législation moderne, la grossesse de Ndome étant prénuptiale, Ngando aurait pu reconnaître cette grossesse avant la naissance de l'enfant, donc avant le mariage de Ndome. Dans un langage juridique, il poserait par cet acte le caractère divisible  du lien de filiation naturelle. En cas de contestation de Mbongo, Ngando aurait intenté une action en justice afin de revendiquer un test de paternité. En cas de victoire, le père biologique recouvrerait sa dignité de père légitime. La filiation est essentiellement juridique. Or en vertu des coutumes négrafricaines, Mbongo serait-il capable de payer des indemnités à la famille de Ndome consécutives à la reconnaissance parentale, d'autant plus qu'il fut incapable de s'acquitter de la dot ? Question : à qui réellement appartient l'enfant ? A Mbongo, l'oncle ou à son neveu Ngando ? C'est la décision querellée.  C'est l'enfant d'autrui, Muna Moto (Muana Ngani en kikongo), renchérit Dikongue Pipa.

8. Désir d'enfants.
Chez Mbongo se manifeste un désir légitime d'enfants. Dans l'anthropologie girardienne, "deux désirs convergeant vers le même objet se font mutuellement obstacle". En causant un préjudice à Ngando, le désir de Mbongo est à moitié assoupi. Il n' y a pas de progrès, mais plutôt régression. D'où vient réellement la stérilité dans le foyer conjugal de Mbongo ? Le rôle de la médecine de tradition ou de la médecine moderne est inexistant dans Muna Moto.
 
Notes bibliographiques.
1. Fiche artistique et technique
Réalisation : Jean-Pierre Dikongue Pipa (Cameroun) ; Fiction : 1975, 89 mn, N.B.; Interprètes : Endene David (Ngando) ; Din Bell Arlette (Ndome) ; Abia Philippe (Mbongo) ; Dikongue Pipa Giselle (l'enfant) ; Scénario : Dikongue Pipa ; Image : Delazay J.P., Léon J.P. ; Son : Mouangue Anderson Georges ; Montage : Davanture Andrée ; Musique : Mouangue A.G. ; Production : Avant-Garde Africaine.
2. Guy Jéremie Ngansop, Le cinéma camerounais en crise, Paris, L'harmattan, 1987, p. 93.
3. R.O. Musampa, "Le mariage coutumier chez les Baluba du Kasaï", La voix du Congolais, n° 110, mai 1955, p. 432-435 ; Jean M. J. Tshimanga, "Le mariage chez les Baluba", La voix du Congolais, n° 127, octobre 1956, p. 695-700.   

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