Nous reproduisons une note de lecture effectuée par le professeurAmady Aly DIENG de l’Université Cheikh Anta Diop, dans le journal sénégalais Walf Fadjri datant du samedi 30 septembre - dimanche Octobre 2006 dans la rubrique Culture.

Abstract. We reproduce a note of reading made by the professor Amady Aly DIENG of the University Cheik Anta Diop, in the Senegalese newspaper Walf Fadjri, dating Saturday, September 30th - Sunday, October 2006, in the column Culture.

Resumen. Reproducimos una nota de lectura efectuada por el profesor Amady Aly DIENG de la Universidad Cheikh Anta Diop, en el periódico senegalés Walf Fadjri, datando del sábado, 30 de septiembre - domingo, octubre 2006, en la rúbrica Cultura.

Notes de lecture
Hommage à Cheikh Anta DIOP de M’Boka Kiese et Mawawa Mawa-Kiese, Paris, Editions Paari, 2004, 83, rue de Reuilly, Paris 12, 175 pages, 10 euros.
Les deux textes de cet hommage ont été extraits d’un ouvrage collectif intitulé La Renaissance africaine et sa prospective, constitué de vingt communications publiées aux éditions Paari en juillet 2001.Par devoir de mémoire au sujet du savant nègre, cet ouvrage fut le fruit d’un colloque public tenu à Paris les 21 et 22 janvier 2000 sur ‘l’idée d’une Renaissance africaine‘ comme paradigme de refondation du Droit, de l’Etat, de l’Economie, des Sciences et des Techniques. Des plaignants coauteurs ont esté en juste contre l’éditeur contestant son droit à publier leurs communications présentées au colloque. Par jugement du Tribunal de Grande instance de Paris, rendu le 13 janvier 2004, les magistrats ont ordonné la confiscation des ouvrages restés en stock en vue de leur pilonnage. Les magistrats n’ont pas statué sur les thèses académiques soutenues par les différents chercheurs africains. L’ouvrage intitulé La Renaissance et sa prospective n’a pas porté atteinte aux libertés publiques, ni menacé la sécurité de la République. L’éditeur a jugé opportuns et inaliénables la transmission de l’héritage culturel à la prospérité et le devoir de mémoire au sujet du savant nègre Cheikh Anta Diop (Diourbel 1923 - Dakar 1986). Pour sauvegarder l’esprit scientifique et l’esprit critique dégagés dans l’ouvrage incriminé, la partie III, Sciences et Epistémologie, allant des pages 105 à 170, portant sur les textes M’Boka Kiese, ” Phénoménologie de l’inauguralité, l’épistémologie de Cheikh Anta Diop et les Mathématiques “, de Mawawa Mâwa-Kiese, ” Cheikh Anta Diop et l’Irréversibilité ” a été récupérée in extremis pour constituer l’hommage particulier rendu au professeur Cheikh Anta Diop. L’ouvrage compte essentiellement 82 pages. Le lecteur sera donc surpris de constater le début du foliotage à la page 95.

Dans sa dernière publication, où il traite de l’épistémologie, Cheikh Anta Diop insiste sur une nécessaire immersion des cerveaux africains dans des problématiques scientifiques majeures : ‘Les philosophes africains doivent participer à cette nouvelle théorie de la connaissance, la plus avancée et la plus passionnante de notre temps. C’est une première tâche positive. Toutes les conditions semblent réunies pour une révolution épistémologique sans précédent, pour un changement complet dans notre paradigme de l’Univers’. Si aujourd’hui la science et la technologie orientent les décisions politiques des nations occidentales, la constitution d’un Etat fédéral africain reste illusoire tant que les Africains du continent mère ne s’investiront pas dans ce vaste domaine de la transformation de la matière.

Dans sa ” Phénoménologie de l’inauguralité “, M’Boka Kiese travaille sur la problématique lautmanienne entre la transcendance des Idées de la Dialectique réelle et l’immanence des rationalités logico-mathématiques. A la lumière de Hegel, Cheikh Anta Diop et d’autres penseurs, l’auteur examine de fond en comble la question de la régression en Afrique. Lorsqu’il examine la logique du monde, M’Boka Kiese formule l’équation suivante : ‘… Mondialisation = Chaos‘ (p. 124). Dans la partie consacrée au défaitisme des intellectuels africains, l’auteur fait une autocritique sévère. Pour lui, ‘victimes du préjugé de l’universalisme, les élites africaines ont abdiqué par peur d’accéder aux lumières, comme dans la dialectique du maître et du serviteur de Hegel interprétée par Gérard Hesbach.’ (p. 124) (G. Hesbach : Le clos et l’ouvert, ouvrage épuisé). Et il enchérit : ‘… Le défaitisme, la peur de rompre, le besoin physiologique d’assistance, toutes ces attitudes d’infériorisation de la conscience humaine sont l’emblème de faux savants.‘ (Bakounine) (p.128).

La situation des mathématiques et leur conséquence sur l’évolution de la pensée en Afrique est longuement abordée. L’évolution de l’humanité repose sur l’idée selon laquelle ‘chaque génération doit participer à la construction de la société en partant de l’héritage reçu de la génération précédente (…). Si les générations qui succèdent, ne développent pas une nouvelle intelligence pour fonder leur modernité, elles remettent en cause tout l’héritage reçu des anciens en manquant de le faire fructifier et de le partager avec tous… ‘ (p.136). L’auteur pense qu’universaliser les mathématiques veut dire multiculturaliser. Il s’intéresse au noyau du programme hégélien et part de l’épistémologie kantienne selon laquelle la raison participe du domaine de l’a priori et non de l’expérience. Mais à l’embouchure du réel se dresse l’abstraction scientifique. Il a fallu donc dépasser ce dogmatisme hérité de la tradition aristotélicienne qui a résisté au criticisme kantien, auquel André Stanguenec dans Hegel critique de Kant confère le titre suivant : ‘Dépassement de la philosophie de l’entendement réfléchissant par la philosophie de la raison absolue’. La dialectique kantienne est une simple logique de l’apparence, une esthétique du bavardage, un roman. La différence entre Hegel et Kant se situe sur le plan de l’engagement du sujet connaissant ; lequel fut prôné par Descartes dans sa formule : ‘Cogito ergo sum‘ (je pense donc je suis). A la différence de Descartes, Hegel va penser l’histoire réelle des hommes. Il postule d’emblée l’existence d’un ordre logique immanent au devenir historique. Le devoir de la philosophie ou de la logique est de dégager la loi sous-jacente à la logique du monde réel. La logique du monde est en même temps la logique de la raison. Hegel subvertit la formule cartésienne par une formule plus saillante : ‘Ce qui est réel est rationnel, ce qui est rationnel est réel’. L’auteur convoque Marx, R. Garaudy, J. Lacan, Frantz Fanon, Kurt Gödel, H. Lefebvre, L. E. J. Brouwer pour étayer ses positions. Il rappelle la position du mathématicien camerounais Hogbé Nlend qui s’écrie : ‘Sans mathématiques, point de développement.’ L’auteur aborde la question de la régression historique chez Cheikh Anta Diop. La figure emblématique du philosophe enchantée par Hegel rejoint inévitablement celle du sage africain évoqué dans les mythes, les cosmogonies, les parémies, les contes de la brousse et de la forêt ; celle dont Amadou Hampaté Bâ dirait : ‘Quand un vieillard africain meurt, c’est une bibliothèque qui brûle‘.

A notre avis, il y a lieu d’être critique à l’égard de cette formule actuellement répétée ad nauseam.

L’auteur se pose la question de savoir comment Hegel a pu reléguer hors du prestigieux champ de l’histoire l’Afrique noire, berceau de l’humanité. On ne peut pas froidement parler d’une logique hégélienne sans élaborer une logique du monde qui règle le contentieux qui lie a contrario ce philosophe à l’histoire africaine. La Raison dans l’histoire amène à s’interroger si Hegel était hégélien ?

Pierre Franklin Tavares, un Capverdien, dans sa thèse de doctorat en Sorbonne (Paris I) en 1990, intitulée ‘Hegel, critique de l’Afrique‘, montre comment de son vivant, sur ses propres manuscrits, Hegel n’a pas falsifié l’histoire de l’Afrique. Ses manuscrits ont été mutilés après sa mort soit par les étudiants, soit par ses traducteurs ou par l’éditeur Félix Meiner. Une théorie de la régression aurait pu couronner l’œuvre de C. A. Diop. Cette incomplétude de l’antériorité explique le désarroi d’une certaine élite défaitiste : ‘Il y a eu déchéance des initiateurs, et on aimerait plutôt savoir pourquoi les premiers sont devenus les derniers ‘. (Eloi Metogo, Théologie africaine et ethnophilosophie , Paris, L’Harmattan 1985). (Cf. l’examen critique de la théorie de la régression de Ch. A. Diop par Mamoussé Diagne. De la philosophie des philosophes en Afrique noire, Paris, Karthala, 2006, pp 81-82) L’auteur fournit une contribution singulière qui se termine par des axiomes et dix principes fondateurs, selon lui, de la loi inaugurale.

Mawawa Mawa Kiese s’intéresse à l’irréversibilité en se servant des théories développées dans les sciences naturelles et physiques. Dans une première partie purement didactique, l’auteur donne les sources épistémologiques de la physique quantique. Il dévoile quelques sources d’inspiration d’Einstein sur la relativité. Pour l’auteur, l’irréversibilité et le temps, sont deux notions intimement liées qui ont comme une théorisation explicite avec les travaux sur l’entropie développés par Boltzmann. L’irréversibilité fait partie intégrante des travaux de Ch. Anta Diop lorsqu’il démontre l’origine monogénétique de l’espèce humaine. L’irréversibilité chez C. A. Diop se traduit par le fait que ‘la nature ne passe jamais deux fois par le même point dans son évolution. La nature n’a jamais créé deux fois la souris, deux fois le chat, ou deux fois l’espèce humaine. La nature au passage crée une fois une espèce, et puis cette espèce se différencie, évolue, s’éteint ou se développe, se fragmente mais la nature ne revient pas en arrière pour créer trois fois l’homme, ou deux fois l’homme. Elle a créé une fois l’homme en passant et elle l’a fait en Afrique, c’est tout …’ (p.158).

La question sur l’éthique scientifique et la décivilisation sont abordées par cet auteur. Il dégage une loi maintes fois vérifiée : ‘Il y a toujours eu dans l’histoire de l’humanité une corrélation entre avancée de la science, de la technologie, et croissance de l’échelle de la barbarie à laquelle sont soumis les peuples ne répondant pas aux normes de la ‘civilisation unique’ souhaitée par les puissances occidentales’ (p 163). Pour l’auteur de ” Cheikh Anta Diop et l’irréversibilité “, ‘il est temps de sortir de nos ornières intellectuelles, confessionnelles, et même continentales, pour repenser la question de la régénérescence de l’Afrique en dehors de toute doctrine préétablie…’ (p 165). Dans sa dernière publication où il traite de l’épistémologie, C. A. Diop insiste sur une nécessaire immersion des cerveaux africains dans des problématiques scientifiques majeurs : ‘les philosophes africains doivent participer à cette nouvelle théorie de la connaissance, la plus avancée et la plus passionnante de notre temps‘ (” Crise de la raison et perspectives d’une nouvelle épistémologie en sciences exactes “, in Revue sénégalaise de philosophie - (Dakar 1985).

Pour investir dans le vaste domaine de la transformation de la matière comme l’auteur le souhaite, il faut des forces sociales africaines qui soient réellement et massivement intéressées à ce projet. A notre avis, ces deux auteurs ont été fascinés par la nécessité de transformer, dominer la nature. Mais ils ont oublié que tout cela se fait dans le cadre de rapports sociaux qu’on ne peut pas éluder.

Amady Aly DIENG